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mardi 9 décembre 2008

なかなか nakanaka

 Certains adverbes japonais n'ont pas d'équivalents français. なかなか nakanaka en est un. Je trouve ces exemples dans mon dictionnaire japonais-français, qui ne donne d'ailleurs pas la définition du mot en français.
今年はなかなか寒い。Kotosi-wa [Kotoshi-wa] nakanaka samui. Il fait bien froid cette année.
そこへ行くにはなかなか時間がかかる。Soko-é yuku-ni-wa nakanaka zikan-ga [jikan-ga] kakaru. Il faut assez de temps pour y aller.
彼はなかなか笑わない。Karé-wa nakanaka warawa-naï. Il rit rarement.
 Comme la dernière phrase est une négation, on pourrait la traduire: Il ne rit pas assez souvent. Ainsi, le mot voudrait dire "assez", "bien" ou "assez bien (souvent)". Ces traductions sont tout à fait correctes, mais insuffisantes pour comprendre cet adverbe.
 Ce mot signifie en réalité "contrairement à l'attente (plus ou moins prolongée)". Par exemple, le chanteur de ma région MIKAMI Kan, qui est connu pour ses textes singuliers, a une chanson intitulée "Nakanaka" dans son répertoire. Il chante この牛丼はなかなかだ Kono gyûdon-wa nakanaka-da. Le gyûdon (grand bol au boeuf) est un plat traditionnellement servi dans le sobaya (restaurant de nouilles), mais il est maintenant considéré comme un plat représentant le fast-food japonais.

 La chaîne de franchise Yosinoya [Yoshinoya], qui a ses magasins partout dans le Japon, ne propose que ce plat. Il n'est pas du tout cher, mais plutôt copieux. En revanche, on ne s'attend pas à la bonne qualité. Par conséquent, "Kono gyûdon-wa nakanaka-da" veut dire "Pour un gyûdon, celui-ci n'est pas mauvais".
 Vous pouvez dire あなたの料理はなかなかおいしい Anata-no ryôri-wa nakanaka oïsii [oïshii] (Vous êtes bon cuisinier contre l'attente) sans choquer, dans un certain contexte. C'est le cas où cette personne vous aurait prévenu qu'elle n'était pas bon cuisinier, par modestie ou non. (Je dois dire que ce n'est pas un franc compliment non plus.)
 On doit tenir compte de l'idée de cet adverbe pour comprendre l'emploi "irrégulier" du mot 全然 zenzen.
 J'ai lu dans un livre de MARUYA Saïichi, le romancier qui a traduit L'Ulysse de James Joyce en japonais et un défenseur de l'ancienne orthographe, cette acecdote amusante. MISIMA [MISHIMA] Yukio et ITÔ [ITOH] Sei, le romancier qui a été accusé d'attentat à la pudeur pour la traduction de Lady Chatterley, ont participé à un colloque de la littérature japonaise. Un Américain s'est abordé à eux dans un café, et il leur a lancé ces mots: "Je n'admettrai jamais vos écrits, parce que vous utilisez le mot zenzen qui n'est pas suivi de négation!".
 全然 zenzen est un adverbe qui doit toujours être suivi de négation (ou de jugement négtatif) selon la grammaire. Il veut dire "nullement", "aucunement". Mais, désolé pour ce spécialiste américain de la littérature japonaise, même Sôséki et Akutagawa ont utilisé zenzen qui n'est pas suivi de négation! Malheur! Dans cet emploi toujours considéré comme fautif par la plupart de des Japonais, l'adverbe porte un jugement positif. Par exemple:
この小説は全然おもしろいよ。Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroï-yo [omoshiroï-yo]. Ce roman est très intéressant. (Familier)
 L'interlocuteur s'attend à la négation この小説は全然おもしろくない Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroku-naï [omoshiroku-naï] (Ce roman n'est pas du tout intéressant) à cause de zenzen qu'il vient d'entendre, mais le mot naï n'apparaît pas à la fin de la phrase, contrairement à ce qu'il attendait. (Dans ce cas-là, on ne peut utiliser nakanaka, car l'attente est de très courte durée.) C'est pour cela que cet emploi familier fâche souvent les gens. Mais certains linguistes "progressistes" expliquent ainsi. Même dans cet emploi familier, il y a un motif de la négation. Comme pour le mot nakanaka, le locuteur imaginait que ce roman n'était pas intéressant. Mais nakanaka ne peut donner qu'un jugement modéré. この小説はなかなかおもしろいよ Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] nakanaka omosiroï-yo [omoshiroï-yo] veut dire "Contrairement à ce que j'imaginais (ou à ce qu'on disait), ce roman est assez intéressant." Le recours au mot zenzen signifie que cette mauvaise attente a été trahie d'une façon tout à fait inattendue, jusqu'à tel point que le locuteur prononce la phrase qui heurte même le bon sens de l'interlocuteur qui s'attend au jugement négatif à cause du mot zenzen. Selon cette hypothèse, la phrase この小説は全然おもしろいよ Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroï-yo [omoshiroï-yo] peut être l'abbréviation acrobatique de この小説は全然おもしろくないかと思っていたのに、とてもおもしろいよ Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroku-naï-ka-to [omoshiroku-naï-ka-to] omot-té-i-ta-no-ni, totémo omosiroï-yo [omoshiroï-yo] (J'imaginais que ce roman n'était pas du tout intéressant, mais il est très intéressant par contre).
 Quant à la phrase 全然OK Zenzen okkê (Tout à fait d'accord), la nuance qu'elle porte peut être ainsi: "Tu penses peut-être que je ne suis pas d'accord, mais surprise! je suis d'accord!".
 En tout cas, si vous êtes francophone parlant japonais, vous n'êtes pas censé imiter ces mauvais exemples, volontairement provocateurs, qui énervent très souvent les gens. Je comprendrais plutôt cet Américain qui a jeté l'anathème à Misima [Mishima] et à Itô [Itoh], si cet emploi n'était pas aussi répandu. Il est cependant toujours grammaticalement incorrect, et il tire sa force de cette irrégularité.

ね -né

 Une fois, un professeur roumain ou bulgare, je ne me souviens plus, a donné le cours comme un invité à la fac de lettres. Il a dit qu'il a entendu dire que l'opposition sujet-objet n'existait pas en japonais, mais qu'elle était remplacée par celle de connu-inconnu. Il voulait peut-être une réponse de ma part, mais je ne savais quoi répondre.
 Maintenant, je peux dire que c'est une thèse du mathématicien MIKAMI Akira, incompris par les linguistes contemporains et mort dans la folie et la pauvreté. Sa théorie n'est toujours pas adoptée par le manuel scolaire, mais beaucoup de gens croient à présent qu'il avait raison de dire qu'il n'y avait pas de "sujet" (主語 syugo [shugo]) dans la langue japonaise. La particule が montre le "cas sujet" (主格 syukaku [shukaku]), et は, le "thème" (主題 syudaï [shudaï]).
 Je ne parlerai pas du problème très difficile de ces particules cette fois-ci, mais de celles de terminaison. La particule ね -né est souvent traduite par "n'est-ce pas?", mais certains d'entre vous ont probablement déjà remarqué que les Japonais utilisent trop souvent "-né" pour que ce petit mot corresponde à "n'est-ce pas?". Il vaudrait mieux réfléchir à cette opposition connu-inconnu pour comprendre l'emploi de cette particule.
 Prenons un exemple simple.
今日青森は天気が悪いですね。Kyô Aomori-wa tenki-ga warui-désu-né.
 Le temps est mauvais à Aomori aujourd'hui, n'est-ce pas?
 J'ai donné la traduction "exemplaire", mais on n'a pas vraiment besoin de traduire la particule. Ce "-né" suppose que l'information énoncée dans la phrase est "connue" de l'interlocuteur, mais il ne demande pas forcément l'acquiescement de celui-ci. Il y a une sorte de "complicité" concernant l'information. Les Japonais disent parfois ねえ en prolongeant la voyelle. Cette phrase courte ne veut pas nécessairement dire "N'est-ce pas?", mais elle sert à affermir l'entente tacite. 
 Si vous rencontrez quelqu'un dans la rue à Aomori quand il pleut, et que vous lui disiez 今日青森は天気が悪いです sans ajouter ね -né, vous risquez de lui donner une impression bizarre, car cette énoncé veut donner une information "neutre". Vous ferez mieux d'ajouter presque systématiquement cette particule si vous croyez que l'autre est déjà au courant de l'information contenue dans la phrase.
 Par contre, la phrase 今日青森は天気が悪いですよ avec -yo à la fin est utilisée dans une autre situation. よ -yo est la particule de terminaison qui a la fonction grammaticale contraire à ね -né. Elle suppose que l'interlocuteur ne connaît pas l'information donnée par l'énoncé. Donc, vous pouvez le dire au téléphone, mais jamais à quelqu'un qui se trouve actuellement à Aomori. Il est possible que l'autre soit déjà arrivé à Aomori avec son portable, ou qu'il sait qu'il pleut à Aomori par l'image de la webcam de NTT Aomori. Mais c'est la conviction du locuteur qui compte. (A propos, on voit la pharmacie de mon cousin à la webcam de NTT Aomori ;D)
 Une autre particule de terminaison な -na est destiné au locuteur lui-même. La phrase 今日青森は天気が悪いな est prononcée "comme si l'autre ne l'écoutait pas". La question そうかな sô-ka-na est plus contestation que question en vérité, car elle dit "Je me demande si c'est ça".
 On connaît également la forme composée.
この映画はおもしろいよね。Kono eiga-wa omosiroï-yo-né [omoshiroï-yo-né].
 J'ai dit tout à l'heure que -yo porte la fonction contraire à -né. Mais cette phrase ne pose pas de vrai problème d'interprétation. Le locuteur a devant lui une personne qui ne sait pas que ce film est intéressant. Elle ne l'a pas vu, ou elle le trouve ennuyeux. Le locuteur prononce cette phrase à une autre personne qui doit savoir que ce film est intéressant. En fait, l'individu qui a l'opinion négative peut ne pas se trouver au lieu de la conversation. Ici aussi, ce qui compte est l'intérieur du locuteur: Il suppose l'existence des personnes qui ne sont pas au courant de ce fait.
この映画はおもしろいよな。Kono eiga-wa omosiroï-yo-na [omoshiroi-yo-na].
 Dans ce cas-là, la particule -na est sentie comme un élément qui ressemble beaucoup à -né, mais plus faible. Du fait qu'elle demande moins de complicité, l'emploi de よな peut être considéré comme "masculin", c'est-à-dire réservé aux garçons.
 J'ajoute que ce sont mes observations personnelles.

mercredi 19 novembre 2008

様(さま) sama

 On trouve souvent la description qui dit que le mot japonais さま sama (ou plutôt un suffixe dans ce cas) correspond aux mots français comme Monsieur, Madame et Mademoiselle. Mais alors, comment doit-on comprendre ces expressions?

    お疲れさま。(おつかれさま) o-tsukaré-sama (Tsukaré: fatigue)
    ご苦労さま。(ごくろうさま) go-kurô-sama (kurô: peine)
    お気の毒さま。(おきのどくさま) o-kinodoku-sama (kinodoku: pitié)

  Ces phrases veulent dire respectivement (à peu près) "Vous devez être fatigué", "Merci d'avoir pris la peine (Merci de votre service)", "Je suis désolé pour vous". Otsukarésama ("Vous devez être fatigué") peut être utilisé pour dire au revoir dans certaines occasions. Vous pouvez dire gokurôsama au facteur ou au coursier par exemple.
 Le mot (suffixe) さん -san est une forme altérée et familière de sama, et on peut substituer sama à san dans ces expressions. (Logiquement, on devrait transcrire sam plutôt que san, mais personne ne le fait, car les Japonais se foutent complètement de l'étymologie pour la transcription alphabétique. D'ailleurs, on peut dire la même chose pour la réforme d'écriture après la Deuxième Guerre mondiale. Vous devez au moins savoir que le hiragana ん porte plusieurs valeurs phonétiques: n, m, ng... Vous pouvez les prononcer presque indifféremment, et les Japonais entendent toujours la même chose si la consonne n'est pas suivie de voyelle.)
 Le Grand Dictionnaire de la langue japonaise de Shôgakukan dit tout simplement que l'emploi de sama avec le nom de personne montre le respect, et les exemples o-nom-sama ou go-nom-sama la politesse. Moi, je pense plutôt que ce suffixe montre certaines affections envers l'interlocuteur. (La règle générale veut qu'on ajoute le préfixe o- avant le mot d'origine japonaise, et go- avant le mot d'origine chinoise, mais il y a des exceptions.)
 La faute que les Français commettent très souvent est causée par la définition qui dit que ce mot sama (ou san) correspond aux "titres". Mon nom de famille est Fukui, mais je ne peux jamais dire 私はふくいさんです (watashi-wa fukui-san-desu), car ce suffixe est destiné à l'interlocuteur. Je ne peux montrer le respect envers moi-même.

 Le mot sama, qui n'est pas utilisé comme le suffixe, veut dire proprement "apparence, port". L'expression さまになる (sama-ni naru) veut dire "avoir du style (passable)".

    きみの習字はなかなかさまになっているよ。(kimi-no shûji-wa nakanaka sama-ni nat-té-iru-yo)
    Ta calligraphie est beaucoup meilleure que ce que j'imaginais (ou ce que tu disais)!

 (L'adverbe nakanaka veut dire "contrairement à l'attente négative". Vous ne devez pas dire あなたの料理はなかなかおいしい [Votre cuisine est assez délicieuse] sans contexte. Si l'interlocuteur vous a déjà dit qu'il n'était pas bon cuisinier, vous pouvez le dire.)
 Le mot ざま zama est une autre forme de sama qui signifie l'apparence, mais sa nuance est mauvaise. ざまあみろ zamâ miro
(est-ce l'altération de "zama-o miro"?) signifie "Regarde ce que tu
es!", mais on peut le traduire "T'as eu ce que tu mérites!". Ce n'est
pas un gros mot proprement dit, mais presque. 何だ、そのざまは nan-da sono zama-wa! "Qu'est-ce que c'est que cet état!" La traduction que je propose est "tu es vraiment pitoyable".

 死にざま shinizama signifie "façon de mourir", mais la nuance est forcément mauvaise.

三島の死にざまはひどいものだった。Mishima-no shinizama-wa hidoï mono-dat-ta.

La façon de mourir de Mishima était horrible.


 Certains utilisent 生きざま ikizama "manière de vivre" dans le sens positif, mais les puristes trouvent cette utilisation très fâcheuse.

 Le suffixe ちゃん -chan qu'on ajoute au nom est une autre forme altérée de sama, beaucoup plus familière que -san. L'emploi s'avère délicat, donc il vaut mieux que vous vous abtsiniez à l'utiliser. Il y a même un professeur qui a été licencié pour l'utilisation déplacée de -chan, considérée comme le harcèlement sexuel envers des étudiantes. (Ce n'était pas la seule raison mais...) Il n'est pas seulement utilisé pour les filles et les enfants, mais on peut dire おじいちゃん (ojiichan, papy) ou おじちゃん (ojichan, tonton) par exemple. Vous ne devez pas le dire en principe, à moins que vous ne connaissiez bien la personne. (C'est assez rare, mais on peut rencontrer ちゃま chama. L'emploi est désormais une plaisanterie plus ou moins péjorative. Par exemple, le premier ministre Asô Tarô est qualifié de お坊ちゃま obottchama, enfant bourgeois qui ne connaît rien de la vie. Mais quel âge a-t-il?...)
 Peut-être que ce mot garde approximativement l'ancienne prononciation, car on suppose que la consonne s était ts au Moyen Age. On peut entendre le fils de paysan prononcer おとっつぁん (otottsan) pour dire おとうさん (otôsan) seulement dans le jidaïgéki (drame de l'époque, de cape et d'épée à la japonaise ou série policière avec samouraïs). おとうちゃん (otôchan, papa) et おかあちゃん (okâchan, maman) sont toujours utilisés par les Japonais moyens. En tout cas, vous n'aurez sans doute pas l'occasion d'utiliser ces appellations familières.

 Un autre suffixe qu'on doit utiliser seulement pour les garçons est くん -kun. L'emploi correct veut que vous ajoutiez -kun au nom d'un garçon qui n'est pas plus âgé que vous. Et en plus, c'est une appellation de camaraderie entre les garçons. Mais FUKUZAWA Yukichi (1835-1901), le penseur japonais qui a défini la modernité japonaise et le fondateur de l'Université de Keiô, a commencé l'utilisation générale de ce suffixe, également pour les filles. (Le kanji pour -kun est 君, mais personnellement, j'écris toujours ce suffixe avec hiragana.)
  Maintenant on ne sait plus comment utiliser ce mot correctement. Si on respectait bien la grammaire, une femme ne devrait pas appeler un garçon avec -kun, mais avec -san. Mais cette règle est complètement oubliée. L'exception est probablement les filles très bourgeoises qui n'ont pas l'habitude d'appeler le nom de garçon avec -kun. Mais si vous êtes fille francophone qui parle japonais, je pense que vous pouvez toujours appeler les garçons japonais avec -san, sans imiter les Japonaises modernes.
 Pour le nom de fille, il n'y a pratiquement que les professeurs de Keiô qui ajoutent -kun au lieu de -san, mais le Parlement adopte le modèle de Fukuzawa je ne sais pourquoi. Les gens qui détestent cette camaraderie à la Fukuzawa n'utilisent jamais -kun. J'en connais quelques-uns.

 Le suffixe 殿(どの) -dono est utilisé par l'administration. Bien que le mot veuille dire seigneur (tono) à l'origine, beaucoup de gens y voient la condescendance administrative. Pas mal de mairies et de préfectures mettent désormais sama au lieu de -dono sur le papier et le courrier.

lundi 20 octobre 2008

お金(おかね) okané (argent)

 Le fonctionnement du préfixe o- en japonais est souvent mal expliqué. On dit qu'il ajoute le respect au mot. En effet, ce n'est pas faux, mais ce n'est que le premier usage. Comment peut-on comprendre お尻 (oshiri) alors? Le mot veut dire les fesses. Les Japonais respectent-ils les fesses? Peut-être, mais ce n'est pas le cas. Ce préfixe o- est utilisé dans ce cas-là pour adoucir le caractère sec, voire vulgaire, du mot. L'emploi vient de la coutume des femmes de la cour impériale à l'origine (女房ことば, nyôbô-kotoba). 女房(にょうぼう)ことば (les mots de femmes) est maintenant utilisé par tout le monde sans égard pour les sexes. On peut probablement dire que ce préfixe exorcise le mauvais côté du mot. (Le préfixe n'est pas "productif" pour cet usage. Vous ne pouvez pas inventer de nouvelles combinaisons, tandis que vous pouvez ajouter o- assez librement quand il s'agit du respect.)
 Le o- devant le mot argent okané (お金) doit être compris dans ce sens-là. Il est vrai que le mercantilisme des Japonais contemporains est exacerbé, mais c'est exagéré de dire que les Japonais ajoutent ce suffixe pour montrer leur profond respect à l'argent. On doit plutôt croire que l'argent portait un caractère sale dans l'imagerie japonaise.
 Cependant, l'emploi de ce mot okané ne peut être universel. On sent vaguement que le suffixe vient du nyôbô-kotoba. N'est-il pas un peu inapproprié d'utiliser un mot de femmes quand on parle sérieusement des sciences économiques? Pourtant, le mot kané sans o- est maintenant senti trop sec et brutal pour les Japonais complètement accoutumés aux mots de femmes.
 Par conséquent, ils ont recouru à leur passe-passe habituel. On emprunte le mot d'anglais! Ainsi, on n'entend pratiquement que le mot money (マネー), quand la télé et la radio parlent de l'économie internationale. Dans d'autres cas, on utilise des mots d'origine chinoise qui veulent dire "fonds" ou "capital" suivant les contextes. Les étudiants de japonais pourraient mener les enquêtes sur la question: Comment les gens "sérieux" évitent d'employer le mot okané quand ils parlent de l'économie?

dimanche 24 août 2008

いき(息) iki (souffle)

 La rencontre avec l'écriture chinoise fut malencontreuse pour la langue japonaise qui n'appartenait même pas à la famille des langues sino-tibétaines, mais les Japonais n'avaient pratiquement aucun choix, à cause de l'inexistence d'autres civilisations qui possédaient un système d'écriture dans le voisinage. Les caractères chinois sont un système qui convient seulement à la langue chinoise. La preuve éventuelle est que d'autres nations, coréennes ou vietnamiennes, ont rejeté ces idéogrammes à la longue pour adopter les lettres analytiques. Des linguistes disent que les Japonais sont le seul peuple qui ait réussi à "apprivoiser" les caractères chinois. Leur particularité est qu'ils ont utilisé ces kanji à la fois phonétiquement et sémantiquement.
 En japonais, il y a deux sortes de prononciations des caractères chinois: on'yomi et kun'yomi. La première est la prononciation théoriquement fidèle à celle chinoise au Moyen Age (vers le huitième siècle), et la deuxième la "traduction" de l'idéogramme en langue japonaise. On observe que l'élément "yomi" veut dire la lecture, non pas la prononciation, d'où on peut peut-être conclure que les caractères chinois restent quelque chose à déchiffrer, qui est toujours étranger à la langue japonaise. Pour le on'yomi (lecture phonétique), un kanji porte deux syllabes au plus en japonais, mais il peut y avoir jusqu'à cinq syllabes pour le kun'yomi (lecture sémantique) d'un seul signe. Un kanji peut avoir deux on'yomi selon l'époque d'importation (rarement trois, très exceptionnellement quatre), mais le nombre est théoriquement illimité pour le kun'yomi. (Voir N.B.)
 Dans la langue chinoise moderne, un caractère correspond à une syllabe, qui finit ou par la voyelle, ou par un nombre limité de consonnes: n, ng, r. Mais elle avait d'autres syllabes fermées au Moyen Age, qui finissaient par les consonnes: k, t, p. Le on'yomi japonais des kanji qui finissaient par le k ou le t est actuellement de deux syllabes, car le japonais qui n'a théoriquement pas de syllabes fermées a ajouté une voyelle après la consonne. (Pour le p, c'est une affaire autrement compliquée, que j'omets de mentionner ici.)
 Vous vous dites probablement que la langue japonaise a des syllabes fermées avec le n. Mais on peut dire que cette consonne est une syllabe à part indépendante pour le japonais (ou bien un temps, pour ceux qui pensent que le terme syllabe est abusé ici). La curieuse syllabe ん (n), a été inventée pour imiter la prononciation des Chinois. Si vous constatez que les Japonais prononcent les consonnes n, ng, m ou les voyelles nasales d'une façon étrange à vos oreilles, c'est que ces sons nasaux n'ont jamais été appropriés par les Japonais qui n'ont jamais cessé de les confondre.
 La lecture on'yomi du kanji 息 est soku. Cela veut dire que la prononciation originale était à peu près sok au Moyen Age. Mais le on'yomi d'un kanji ne veut presque rien dire en japonais, sauf pour les signes qui portaient une notion étrangère à la langue japonaise (par exemple, la lecture on'yomi de 愛 est , l'amour, ce qui veut dire que la notion abstraite de l'amour n'existait pas au Japon avant qu'il ne connaisse la civilisation chinoise). On trouve généralement le caracère chinois au on'yomi à côté d'un autre kanji au on'yomi. Par exemple, le mot 休息 (kyûsoku) veut dire le repos, dont les deux caractères sont du on'yomi. Un kanji au on'yomi porte un sens stable seulement accompagné d'un autre kanji. Un kanji appelle un autre kanji pour une stabilité comme les atomes ionisés. Ce phénomème linguistique trouve son origine dans la langue chinoise, dont la plupart des mots sont de deux signes, voire de deux syllabes pour les Chinois, qui sont assez souvent de quatre syllabes en japonais. Les mots à deux (ou trois) kanji au on'yomi sont des mots d'origine chinoise ou des mots que les Japonais ont inventés selon le modèle chinois.
 Le kun'yomi de ce kanji 息 est iki, qui veut dire le souffle. Un des problèmes majeurs de l'écriture de la langue japonaise est que ce kun'yomi, la traduction de l'idéogramme, brouille les yeux à l'origine des mots. Le mot japonais pour "vivre" est 生きる ikiru (le titre du film de Kurosawa), qui a la même origine que le souffle iki. Si on écrit ces mots en lettres latines, on n'a pas de difficulté à le reconnaître, mais ce n'est pas le cas pour les Japonais ordinaires, qui apprennent les mots avec idéogrammes.
 Le fils est 息子 (musuko) et la fille 娘 (musumé), dont la lecture sont du kun'yomi pour les deux mots. Les non Japonais qui apprennent le japonais reconnaissent facilement l'élément commun musu ("accoucher [donner la vie]" en ancien japonais), mais les Japonais ne sont pas du tout conscients de ce que ces deux mots ont le même étymon, d'autant que l'un est de deux signes et l'autre d'un seul.

N.B. On fabrique de nouveaux kun'yomi tous les jours, et la situation est désormais catastrophique. Les prénoms de nouveaux-né sont véritablement illisibles. Malheureusement, il n'y a pas de moyens pour déchiffrer le code de ces jeunes parents (qui ont souvent eu des difficultés aux écoles, c'est leur image du moins), donc il faut aller leur demander comment on doit lire le prénom de leur cher enfant. (C'est leur revanche à mon avis, car ils avaient la mauvaise note en japonais.) C'est pour une part la faute des publicitaires qui n'arrêtent pas de détruire le japonais. Par exemple, dans le cas du slogan du type "I・愛・YOU", le kun'yomi du kanji est bien sûr "LOVE". Ca ne m'étonne pas du tout qu'il y ait des petites filles qui s'appellent ainsi: 愛 (Love).