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mardi 9 décembre 2008

なかなか nakanaka

 Certains adverbes japonais n'ont pas d'équivalents français. なかなか nakanaka en est un. Je trouve ces exemples dans mon dictionnaire japonais-français, qui ne donne d'ailleurs pas la définition du mot en français.
今年はなかなか寒い。Kotosi-wa [Kotoshi-wa] nakanaka samui. Il fait bien froid cette année.
そこへ行くにはなかなか時間がかかる。Soko-é yuku-ni-wa nakanaka zikan-ga [jikan-ga] kakaru. Il faut assez de temps pour y aller.
彼はなかなか笑わない。Karé-wa nakanaka warawa-naï. Il rit rarement.
 Comme la dernière phrase est une négation, on pourrait la traduire: Il ne rit pas assez souvent. Ainsi, le mot voudrait dire "assez", "bien" ou "assez bien (souvent)". Ces traductions sont tout à fait correctes, mais insuffisantes pour comprendre cet adverbe.
 Ce mot signifie en réalité "contrairement à l'attente (plus ou moins prolongée)". Par exemple, le chanteur de ma région MIKAMI Kan, qui est connu pour ses textes singuliers, a une chanson intitulée "Nakanaka" dans son répertoire. Il chante この牛丼はなかなかだ Kono gyûdon-wa nakanaka-da. Le gyûdon (grand bol au boeuf) est un plat traditionnellement servi dans le sobaya (restaurant de nouilles), mais il est maintenant considéré comme un plat représentant le fast-food japonais.

 La chaîne de franchise Yosinoya [Yoshinoya], qui a ses magasins partout dans le Japon, ne propose que ce plat. Il n'est pas du tout cher, mais plutôt copieux. En revanche, on ne s'attend pas à la bonne qualité. Par conséquent, "Kono gyûdon-wa nakanaka-da" veut dire "Pour un gyûdon, celui-ci n'est pas mauvais".
 Vous pouvez dire あなたの料理はなかなかおいしい Anata-no ryôri-wa nakanaka oïsii [oïshii] (Vous êtes bon cuisinier contre l'attente) sans choquer, dans un certain contexte. C'est le cas où cette personne vous aurait prévenu qu'elle n'était pas bon cuisinier, par modestie ou non. (Je dois dire que ce n'est pas un franc compliment non plus.)
 On doit tenir compte de l'idée de cet adverbe pour comprendre l'emploi "irrégulier" du mot 全然 zenzen.
 J'ai lu dans un livre de MARUYA Saïichi, le romancier qui a traduit L'Ulysse de James Joyce en japonais et un défenseur de l'ancienne orthographe, cette acecdote amusante. MISIMA [MISHIMA] Yukio et ITÔ [ITOH] Sei, le romancier qui a été accusé d'attentat à la pudeur pour la traduction de Lady Chatterley, ont participé à un colloque de la littérature japonaise. Un Américain s'est abordé à eux dans un café, et il leur a lancé ces mots: "Je n'admettrai jamais vos écrits, parce que vous utilisez le mot zenzen qui n'est pas suivi de négation!".
 全然 zenzen est un adverbe qui doit toujours être suivi de négation (ou de jugement négtatif) selon la grammaire. Il veut dire "nullement", "aucunement". Mais, désolé pour ce spécialiste américain de la littérature japonaise, même Sôséki et Akutagawa ont utilisé zenzen qui n'est pas suivi de négation! Malheur! Dans cet emploi toujours considéré comme fautif par la plupart de des Japonais, l'adverbe porte un jugement positif. Par exemple:
この小説は全然おもしろいよ。Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroï-yo [omoshiroï-yo]. Ce roman est très intéressant. (Familier)
 L'interlocuteur s'attend à la négation この小説は全然おもしろくない Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroku-naï [omoshiroku-naï] (Ce roman n'est pas du tout intéressant) à cause de zenzen qu'il vient d'entendre, mais le mot naï n'apparaît pas à la fin de la phrase, contrairement à ce qu'il attendait. (Dans ce cas-là, on ne peut utiliser nakanaka, car l'attente est de très courte durée.) C'est pour cela que cet emploi familier fâche souvent les gens. Mais certains linguistes "progressistes" expliquent ainsi. Même dans cet emploi familier, il y a un motif de la négation. Comme pour le mot nakanaka, le locuteur imaginait que ce roman n'était pas intéressant. Mais nakanaka ne peut donner qu'un jugement modéré. この小説はなかなかおもしろいよ Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] nakanaka omosiroï-yo [omoshiroï-yo] veut dire "Contrairement à ce que j'imaginais (ou à ce qu'on disait), ce roman est assez intéressant." Le recours au mot zenzen signifie que cette mauvaise attente a été trahie d'une façon tout à fait inattendue, jusqu'à tel point que le locuteur prononce la phrase qui heurte même le bon sens de l'interlocuteur qui s'attend au jugement négatif à cause du mot zenzen. Selon cette hypothèse, la phrase この小説は全然おもしろいよ Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroï-yo [omoshiroï-yo] peut être l'abbréviation acrobatique de この小説は全然おもしろくないかと思っていたのに、とてもおもしろいよ Kono syôsétu-wa [shôsétsu-wa] zenzen omosiroku-naï-ka-to [omoshiroku-naï-ka-to] omot-té-i-ta-no-ni, totémo omosiroï-yo [omoshiroï-yo] (J'imaginais que ce roman n'était pas du tout intéressant, mais il est très intéressant par contre).
 Quant à la phrase 全然OK Zenzen okkê (Tout à fait d'accord), la nuance qu'elle porte peut être ainsi: "Tu penses peut-être que je ne suis pas d'accord, mais surprise! je suis d'accord!".
 En tout cas, si vous êtes francophone parlant japonais, vous n'êtes pas censé imiter ces mauvais exemples, volontairement provocateurs, qui énervent très souvent les gens. Je comprendrais plutôt cet Américain qui a jeté l'anathème à Misima [Mishima] et à Itô [Itoh], si cet emploi n'était pas aussi répandu. Il est cependant toujours grammaticalement incorrect, et il tire sa force de cette irrégularité.

mercredi 19 novembre 2008

様(さま) sama

 On trouve souvent la description qui dit que le mot japonais さま sama (ou plutôt un suffixe dans ce cas) correspond aux mots français comme Monsieur, Madame et Mademoiselle. Mais alors, comment doit-on comprendre ces expressions?

    お疲れさま。(おつかれさま) o-tsukaré-sama (Tsukaré: fatigue)
    ご苦労さま。(ごくろうさま) go-kurô-sama (kurô: peine)
    お気の毒さま。(おきのどくさま) o-kinodoku-sama (kinodoku: pitié)

  Ces phrases veulent dire respectivement (à peu près) "Vous devez être fatigué", "Merci d'avoir pris la peine (Merci de votre service)", "Je suis désolé pour vous". Otsukarésama ("Vous devez être fatigué") peut être utilisé pour dire au revoir dans certaines occasions. Vous pouvez dire gokurôsama au facteur ou au coursier par exemple.
 Le mot (suffixe) さん -san est une forme altérée et familière de sama, et on peut substituer sama à san dans ces expressions. (Logiquement, on devrait transcrire sam plutôt que san, mais personne ne le fait, car les Japonais se foutent complètement de l'étymologie pour la transcription alphabétique. D'ailleurs, on peut dire la même chose pour la réforme d'écriture après la Deuxième Guerre mondiale. Vous devez au moins savoir que le hiragana ん porte plusieurs valeurs phonétiques: n, m, ng... Vous pouvez les prononcer presque indifféremment, et les Japonais entendent toujours la même chose si la consonne n'est pas suivie de voyelle.)
 Le Grand Dictionnaire de la langue japonaise de Shôgakukan dit tout simplement que l'emploi de sama avec le nom de personne montre le respect, et les exemples o-nom-sama ou go-nom-sama la politesse. Moi, je pense plutôt que ce suffixe montre certaines affections envers l'interlocuteur. (La règle générale veut qu'on ajoute le préfixe o- avant le mot d'origine japonaise, et go- avant le mot d'origine chinoise, mais il y a des exceptions.)
 La faute que les Français commettent très souvent est causée par la définition qui dit que ce mot sama (ou san) correspond aux "titres". Mon nom de famille est Fukui, mais je ne peux jamais dire 私はふくいさんです (watashi-wa fukui-san-desu), car ce suffixe est destiné à l'interlocuteur. Je ne peux montrer le respect envers moi-même.

 Le mot sama, qui n'est pas utilisé comme le suffixe, veut dire proprement "apparence, port". L'expression さまになる (sama-ni naru) veut dire "avoir du style (passable)".

    きみの習字はなかなかさまになっているよ。(kimi-no shûji-wa nakanaka sama-ni nat-té-iru-yo)
    Ta calligraphie est beaucoup meilleure que ce que j'imaginais (ou ce que tu disais)!

 (L'adverbe nakanaka veut dire "contrairement à l'attente négative". Vous ne devez pas dire あなたの料理はなかなかおいしい [Votre cuisine est assez délicieuse] sans contexte. Si l'interlocuteur vous a déjà dit qu'il n'était pas bon cuisinier, vous pouvez le dire.)
 Le mot ざま zama est une autre forme de sama qui signifie l'apparence, mais sa nuance est mauvaise. ざまあみろ zamâ miro
(est-ce l'altération de "zama-o miro"?) signifie "Regarde ce que tu
es!", mais on peut le traduire "T'as eu ce que tu mérites!". Ce n'est
pas un gros mot proprement dit, mais presque. 何だ、そのざまは nan-da sono zama-wa! "Qu'est-ce que c'est que cet état!" La traduction que je propose est "tu es vraiment pitoyable".

 死にざま shinizama signifie "façon de mourir", mais la nuance est forcément mauvaise.

三島の死にざまはひどいものだった。Mishima-no shinizama-wa hidoï mono-dat-ta.

La façon de mourir de Mishima était horrible.


 Certains utilisent 生きざま ikizama "manière de vivre" dans le sens positif, mais les puristes trouvent cette utilisation très fâcheuse.

 Le suffixe ちゃん -chan qu'on ajoute au nom est une autre forme altérée de sama, beaucoup plus familière que -san. L'emploi s'avère délicat, donc il vaut mieux que vous vous abtsiniez à l'utiliser. Il y a même un professeur qui a été licencié pour l'utilisation déplacée de -chan, considérée comme le harcèlement sexuel envers des étudiantes. (Ce n'était pas la seule raison mais...) Il n'est pas seulement utilisé pour les filles et les enfants, mais on peut dire おじいちゃん (ojiichan, papy) ou おじちゃん (ojichan, tonton) par exemple. Vous ne devez pas le dire en principe, à moins que vous ne connaissiez bien la personne. (C'est assez rare, mais on peut rencontrer ちゃま chama. L'emploi est désormais une plaisanterie plus ou moins péjorative. Par exemple, le premier ministre Asô Tarô est qualifié de お坊ちゃま obottchama, enfant bourgeois qui ne connaît rien de la vie. Mais quel âge a-t-il?...)
 Peut-être que ce mot garde approximativement l'ancienne prononciation, car on suppose que la consonne s était ts au Moyen Age. On peut entendre le fils de paysan prononcer おとっつぁん (otottsan) pour dire おとうさん (otôsan) seulement dans le jidaïgéki (drame de l'époque, de cape et d'épée à la japonaise ou série policière avec samouraïs). おとうちゃん (otôchan, papa) et おかあちゃん (okâchan, maman) sont toujours utilisés par les Japonais moyens. En tout cas, vous n'aurez sans doute pas l'occasion d'utiliser ces appellations familières.

 Un autre suffixe qu'on doit utiliser seulement pour les garçons est くん -kun. L'emploi correct veut que vous ajoutiez -kun au nom d'un garçon qui n'est pas plus âgé que vous. Et en plus, c'est une appellation de camaraderie entre les garçons. Mais FUKUZAWA Yukichi (1835-1901), le penseur japonais qui a défini la modernité japonaise et le fondateur de l'Université de Keiô, a commencé l'utilisation générale de ce suffixe, également pour les filles. (Le kanji pour -kun est 君, mais personnellement, j'écris toujours ce suffixe avec hiragana.)
  Maintenant on ne sait plus comment utiliser ce mot correctement. Si on respectait bien la grammaire, une femme ne devrait pas appeler un garçon avec -kun, mais avec -san. Mais cette règle est complètement oubliée. L'exception est probablement les filles très bourgeoises qui n'ont pas l'habitude d'appeler le nom de garçon avec -kun. Mais si vous êtes fille francophone qui parle japonais, je pense que vous pouvez toujours appeler les garçons japonais avec -san, sans imiter les Japonaises modernes.
 Pour le nom de fille, il n'y a pratiquement que les professeurs de Keiô qui ajoutent -kun au lieu de -san, mais le Parlement adopte le modèle de Fukuzawa je ne sais pourquoi. Les gens qui détestent cette camaraderie à la Fukuzawa n'utilisent jamais -kun. J'en connais quelques-uns.

 Le suffixe 殿(どの) -dono est utilisé par l'administration. Bien que le mot veuille dire seigneur (tono) à l'origine, beaucoup de gens y voient la condescendance administrative. Pas mal de mairies et de préfectures mettent désormais sama au lieu de -dono sur le papier et le courrier.

dimanche 16 novembre 2008

開き直り(ひらきなおり) hirakinaori (avoir le front)

 Hirakinaori est une attitude à la mode parmi les gouverneurs et les chefs de l'armée. Je crois que la mode a commencé avec ISHIHARA Shintarô, le gouverneur de Tôkyô qui a arrêté d'apprendre le français avant de savoir compter jusqu'à quatre-vingts. Il s'agit d'une effronterie qui ne reconnaît pas sa faute. Le gouverneur d'Osaka HASHIMOTO Tôru est très doué pour faire le hirakinaori. Et l'homologue de Hyôgo (dont le chef-lieu est Kôbé) Ido a récemment participé au groupe en disant que "ce serait une chance pour nous, s'il y avait un grand séisme à Tôkyô." Tous les trois aiment faire le hirakinaori qui dit "Je ne vois pas où est le mal dans ce que j'ai dit!". Le chef de l'armée de l'air Tamogami s'est rangé à cette tendance avec son hirakinaori déplorable... Il a le front de dire que son essai révisionniste est historiquement correct. "Avoir le front" n'est une traduction possible de ce mot assez difficile à traduire.
 Et apparemment, les gens adorent ces effrontés. Je dis "les gens", mais qui est-ce? Ce sont les gens qui aiment le hirakinaori chauvin, une sorte de franchouillardise à la japonaise. "Je dis ce que je pense, je fais ce que je fais, où est le mal? La liberté d'expression n'existe pas pour les nationalistes au Japon, je suis bouc émissaire, bla bla bla..." Forcément, on les admire. (Ce n'est pas la nippouillardise, car cette attitude pseudo franchouillarde n'est pas très japonaise. D'ailleurs, le mot n'est pas heureux.)
 On utilise ce mot hirakinaori normalement dans le mauvais sens, mais certains l'emploient avec une nuance positive depuis des années: accepter comme on est. I am what I am! mais on ne peut nier que ce mot reste largement péjoratif.

ひらきなおるのはやめなさい "Arrêtez de faire le hirakinaori". Je ne trouve pas de bonne traduction. Je crois que la traduction "Arrêtez de dire n'importe quoi" est assez proche de la nuance de l'expression.

 Des dictionnaires donnent la traduction "prendre subitement une attitude menaçante; passer à l'offensive" ou "take a defiant attitude" en anglais, mais la nuance de ce mot n'est pas aussi forte. Hirakinaori, c'est de répondre négligemment à la critique "Ooki, ooki, tu aaas raison. C'est moi qui ai toujours tort!" Ce n'est pas vraiment offensif.
 Le mot est composé de deux verbes hiraki et naori. Hiraki (hiraku), qui signifie "ouvrir"  normalement, veut dire dans ce cas "faire face". Naori (naoru) veut dire "guérir" par exemple, mais il signifie "changer d'attitude" ici. Donc hirakinaori veut dire à l'origine "prendre la position qui fait directement face à quelqu'un". Si la traduction qu'on trouve dans les dictionnaires n'est pas vraiment fausse, c'est que cette attitude peut faire penser à celle de la souris qui ne peut plus fuir devant le chat. Elle apparaît après un revers, une situation défavorable à la personne. Hirakinaori est très souvent une réaction à la critique. L'équipe perdante repart à l'offensive à la dernière minute. Cette offense peut être un hirakinaori, mais il n'est pas vraiment loin du désespoir. Mais j'ai l'impression que les journalistes sportifs aiment utiliser ce mot dans le bon sens.

ひらきなおってやってほしいですね。"Je voudrais qu'ils jouent avec hirakinaori." Je propose "comme si c'était leur dernier match", mais je crois qu'une meilleure traduction est possible.

 Tout le monde rit à la même blague, mais vous seul dites "Mais cette blague est nulle!" avec le sérieux. Là, vous faites hirakinaori aussi. Dire des choses "directes" signifie qu'on ne comprends pas les raffinements. Ce caractère direct et franc de hirakinaori était traditionnellement mis en aversion par les Japonais, mais les "nationalistes" adorent montrer fièrement le hirakinaori, et leurs supporters les adorent ainsi. Quel paradoxe!

N.B. Hirakinaori est le ren'yôkei qui correspondrait à l'infinitif. Le ren'yôkei du verbe peut être utililé souvent comme un substantif. Le Dictionnaire de l'ancien japonais d'Ohno Susumu (éd. Iwanami) choisit le ren'yôkei comme l'entrée du verbe. Généralement, elle est le shûshikei (forme finie), qui serait l'indicatif. Le dictionnaire japonais fait un peu comme le latin et le grec. Vous ne devez pas penser que la forme donnée par le dictionnaire japonais comme hiraku et naoru soit l'infinitif.

dimanche 24 août 2008

いき(息) iki (souffle)

 La rencontre avec l'écriture chinoise fut malencontreuse pour la langue japonaise qui n'appartenait même pas à la famille des langues sino-tibétaines, mais les Japonais n'avaient pratiquement aucun choix, à cause de l'inexistence d'autres civilisations qui possédaient un système d'écriture dans le voisinage. Les caractères chinois sont un système qui convient seulement à la langue chinoise. La preuve éventuelle est que d'autres nations, coréennes ou vietnamiennes, ont rejeté ces idéogrammes à la longue pour adopter les lettres analytiques. Des linguistes disent que les Japonais sont le seul peuple qui ait réussi à "apprivoiser" les caractères chinois. Leur particularité est qu'ils ont utilisé ces kanji à la fois phonétiquement et sémantiquement.
 En japonais, il y a deux sortes de prononciations des caractères chinois: on'yomi et kun'yomi. La première est la prononciation théoriquement fidèle à celle chinoise au Moyen Age (vers le huitième siècle), et la deuxième la "traduction" de l'idéogramme en langue japonaise. On observe que l'élément "yomi" veut dire la lecture, non pas la prononciation, d'où on peut peut-être conclure que les caractères chinois restent quelque chose à déchiffrer, qui est toujours étranger à la langue japonaise. Pour le on'yomi (lecture phonétique), un kanji porte deux syllabes au plus en japonais, mais il peut y avoir jusqu'à cinq syllabes pour le kun'yomi (lecture sémantique) d'un seul signe. Un kanji peut avoir deux on'yomi selon l'époque d'importation (rarement trois, très exceptionnellement quatre), mais le nombre est théoriquement illimité pour le kun'yomi. (Voir N.B.)
 Dans la langue chinoise moderne, un caractère correspond à une syllabe, qui finit ou par la voyelle, ou par un nombre limité de consonnes: n, ng, r. Mais elle avait d'autres syllabes fermées au Moyen Age, qui finissaient par les consonnes: k, t, p. Le on'yomi japonais des kanji qui finissaient par le k ou le t est actuellement de deux syllabes, car le japonais qui n'a théoriquement pas de syllabes fermées a ajouté une voyelle après la consonne. (Pour le p, c'est une affaire autrement compliquée, que j'omets de mentionner ici.)
 Vous vous dites probablement que la langue japonaise a des syllabes fermées avec le n. Mais on peut dire que cette consonne est une syllabe à part indépendante pour le japonais (ou bien un temps, pour ceux qui pensent que le terme syllabe est abusé ici). La curieuse syllabe ん (n), a été inventée pour imiter la prononciation des Chinois. Si vous constatez que les Japonais prononcent les consonnes n, ng, m ou les voyelles nasales d'une façon étrange à vos oreilles, c'est que ces sons nasaux n'ont jamais été appropriés par les Japonais qui n'ont jamais cessé de les confondre.
 La lecture on'yomi du kanji 息 est soku. Cela veut dire que la prononciation originale était à peu près sok au Moyen Age. Mais le on'yomi d'un kanji ne veut presque rien dire en japonais, sauf pour les signes qui portaient une notion étrangère à la langue japonaise (par exemple, la lecture on'yomi de 愛 est , l'amour, ce qui veut dire que la notion abstraite de l'amour n'existait pas au Japon avant qu'il ne connaisse la civilisation chinoise). On trouve généralement le caracère chinois au on'yomi à côté d'un autre kanji au on'yomi. Par exemple, le mot 休息 (kyûsoku) veut dire le repos, dont les deux caractères sont du on'yomi. Un kanji au on'yomi porte un sens stable seulement accompagné d'un autre kanji. Un kanji appelle un autre kanji pour une stabilité comme les atomes ionisés. Ce phénomème linguistique trouve son origine dans la langue chinoise, dont la plupart des mots sont de deux signes, voire de deux syllabes pour les Chinois, qui sont assez souvent de quatre syllabes en japonais. Les mots à deux (ou trois) kanji au on'yomi sont des mots d'origine chinoise ou des mots que les Japonais ont inventés selon le modèle chinois.
 Le kun'yomi de ce kanji 息 est iki, qui veut dire le souffle. Un des problèmes majeurs de l'écriture de la langue japonaise est que ce kun'yomi, la traduction de l'idéogramme, brouille les yeux à l'origine des mots. Le mot japonais pour "vivre" est 生きる ikiru (le titre du film de Kurosawa), qui a la même origine que le souffle iki. Si on écrit ces mots en lettres latines, on n'a pas de difficulté à le reconnaître, mais ce n'est pas le cas pour les Japonais ordinaires, qui apprennent les mots avec idéogrammes.
 Le fils est 息子 (musuko) et la fille 娘 (musumé), dont la lecture sont du kun'yomi pour les deux mots. Les non Japonais qui apprennent le japonais reconnaissent facilement l'élément commun musu ("accoucher [donner la vie]" en ancien japonais), mais les Japonais ne sont pas du tout conscients de ce que ces deux mots ont le même étymon, d'autant que l'un est de deux signes et l'autre d'un seul.

N.B. On fabrique de nouveaux kun'yomi tous les jours, et la situation est désormais catastrophique. Les prénoms de nouveaux-né sont véritablement illisibles. Malheureusement, il n'y a pas de moyens pour déchiffrer le code de ces jeunes parents (qui ont souvent eu des difficultés aux écoles, c'est leur image du moins), donc il faut aller leur demander comment on doit lire le prénom de leur cher enfant. (C'est leur revanche à mon avis, car ils avaient la mauvaise note en japonais.) C'est pour une part la faute des publicitaires qui n'arrêtent pas de détruire le japonais. Par exemple, dans le cas du slogan du type "I・愛・YOU", le kun'yomi du kanji est bien sûr "LOVE". Ca ne m'étonne pas du tout qu'il y ait des petites filles qui s'appellent ainsi: 愛 (Love).

samedi 16 août 2008

ぞうとうひん(贈答品) zôtôhin (cadeaux)

 Les cadeaux ne font pas plaisir aux Japonais. Vous les aimez? Oui? Tant mieux, mais les Japonais ordinaires ne les aiment pas. Mais du tout.
 Le mot zôtôhin (贈答品) est assez difficile à traduire en français. Le premier caractère 贈 veut dire "faire un cadeau", le deuxième 答 "répondre", et le dernier 品 "article". Donc, cela veut dire des articles pour cadeaux et réponses. Il y a toujours un rayon important de zôtôhin dans les grands magasins. Ce qui tourmente les Japonais est le deuxième kanji: répondre.
  Par quoi doit-on répondre à un cadeau? Par un cadeau. Mais par quelle sorte de cadeau? Un cadeau au même prix! Donc, si vous recevez de quelqu'un un paquet de chocolat belge de 2,000 yens, vous devez lui rendre un assortiment de gâteaux du même prix. Alors, le donneur de cadeau laisse-t-il gentiment le prix sur le paquet au Japon? Mais non! ce serait trop malpoli! Il faut faire la recherche du prix tout seul. Mais puis-je lui rendre du chocolat belge, car je sais qu'il l'adore? Mais non! c'est lui qui vous a donné le chocolat, donc il faut que tu choisisses obligatoirement une autre chose! Cela se passe ainsi avec vos proches (beau-frère, voisins...).
 Il y a un autre code pour les cadeaux "de saisons". En été, les gens donnent des cadeaux qui s'appellent ochûgen (お中元) aux personnes à qui ils doivent pour telle ou telle raison pour leur montrer le remerciement. Et au mois de décembre, on donne le cadeau oseibo (お歳暮)dans l'autre direction. Il est bien possible qu'une secrétaire donne un petit cadeau à son patron comme un ochûgen, et que celui-ci lui réponde par un sac de Louis Vitton à la fin d'année (il ne s'agit pas de contrefaçon, mais les Japonais ont officiellement oublié le u). Ciel, doit-elle lui donner un cadeau aussi cher l'été prochain? Pas de panique, les Japonais passent l'éponge au réveillon, le compteur est remis à zéro. Ouf! (On peut tout de même constater une forte ressemblance avec la société primitive de l'océan pacifique étudiée par l'ethnologue Marcel Mauss.)
 Ainsi, les cadeaux ne plaisent-ils pas aux Japonais. Tous les cadeaux sont a priori empoisonnés. Comme il n'y avait pas de notion de cadeaux à l'occidentale auparavant, on utilise généralement le mot d'origine anglaise "present" pour les cadeaux que les Occidentaux comprennent. Alors à qui donne-t-on le "present"? Aux enfants par exemple. Il y a même des cadeaux de Noël pour eux, mais les Japonais n'ont pas besoin de regretter l'esprit de Noël, car Noël était une pure campagne commerciale dès le début. Une fois adulte, c'est fini, les cadeaux! Il faut qu'on commence à lire les arrière-pensées. C'est triste, mais c'est comme ça. Un proverbe japonais dit "Rien n'est plus cher que gratuit". La gratuité cache toujours une mauvaise surprise au Japon. J'ajoute que les cadeaux "collectifs" sont le moyen pour éviter le trouble. Si vous voulez donner un cadeau "gratuit" à quelqu'un, vous l'achetez avec quelqu'un d'autre.
 Si vous êtes résidant au Japon, vous avez le choix. Vous pouvez rester un étranger. Vous donnez des cadeaux aux Japonais comme vous voulez. Ne vous inquiétez pas, ils seront bien contents, car vous ne faites que séjourner au Japon. Les Japonais ne pensent pas à tenir avec vous une relation pareille à celle qu'ils ont avec leurs compatriotes. Si vous voulez vous intégrer bien dans la société japonaise, il faut que vous fassiez attention à ce que vous faites. Il ne faut jamais oublier de bien répondre aux cadeaux que vous avez reçus, et n'en donnez jamais à quelqu'un qui pourrait vous comprendre mal. Il est bien possible que votre cadeau gâche la relation. (Il pourrait raisonner "Ce cadeau qui a l'air excellent peut être un moyen pour couper les liens avec moi, car je ne pourrais pas lui en donner autant".)
 Ce n'est pas seulement pour les cadeaux. Par exemple, supposez que vous avez gardé l'enfant de votre voisin pendant la journée. Il veut vous payer et vous le refusez. Le voisin peut bien penser que vous n'acceptez pas l'argent parce que vous ne voulez plus vous rendre ce service. Quand on vous propose l'argent, vous devez le refuser une fois et puis l'accepter tout de suite.
 En tout cas, il y a bien des Japonais qui trouvent ces codes absurdes. Comme moi.

jeudi 7 août 2008

わかる wakaru (comprendre)

 La grammaire japonaise est souvent très mal expliquée. Il y a plusieurs raisons pour cela. D'abord, à l'époque où la linguistique comparée fleurissait, le japonais n'était pas une langue connue. Et puis, le japonais est "la langue nationale" (kokugo) pour les Japonais, et le milieu des études de cette langue est assez fermé. (On apprend la langue nationale aux écoles, et non pas le japonais. Ainsi, le point de vue comparatif ne peut-il être nourri.) Et enfin, les linguistes du kokugo ont la tendence de préférer la sémantique à la morphologie.
 On dit souvent que le verbe japonais wakaru veut dire "comprendre", mais ce n'est pas exact, car ce mot japonais est un verbe intransitif. Il y a un autre verbe rikaïsuru qui est transitif, mais ce mot est un mot hybride composé d'un élément d'origine chinoise rikaï (compréhension) et suru (faire). Il n'y a pas de mots "populaires" qui soient d'origine japonaise et transitifs pour ce sens. (Pour l'étymologie française, les mots populaires sont des mots qui existaient avant la renaissance qui a repris les mots savants du latin et du grec. Les mots d'origine chinoise sont des mots "savants" pour les Japonais.) Le verbe intransitif wakaru est difficilement traduisible en français.
 Si vous dites "Watashi-wa nihongo-ga wakarimasu" (私は日本語がわかります), la significatoin de la phrase est bien "Je comprend le japonais" (la négation est wakarimasen わかりません), mais ce n'est pas une traduction "grammaticale". Watashi-wa est le thème, et nihongo-ga est le cas sujet. La traduction à la lettre de la phrase doit être à peu près "Pour moi, le japonais se comprends (ou est compris)". Mais le mot comprendre ne traduit pas la vraie nuance de ce verbe.
 Wakaru est un mot qui a le même étymon que wakaréru, verbe intransitif qui veut dire "séparer" "quitter" (celui-là aussi est un intransitif qui porte un sens transitif pour les Français), wakéru, verbe transitif "distribuer", "partager". Ainsi le verbe wakaru montre une idée tout contraire du mot comprendre. L'inspiration est plutôt anatomique, si je me permets de le dire. Si les Français absorbent l'objet pour le comprendre, les Japonais le coupent pour cela. Wakaru signifie l'état où la chose est exposée tel un specimen d'anatomie bien dépecé et détaillé.
 Si vous connaissez des Japonais, il peut vous arriver de vous étonner de constater qu'ils possèdent parfois des informations énormes, mais presque triviales, et qu'ils ne savent pas pratiquer de raisonnements logiques. C'est parce que la compréhension n'exige pas de connaissances globales et vivantes pour eux, mais elle est remplacée par une collection des informations dépecées et détaillées, en un sens mortes, sans lien organique. Je crois que c'est la raison pour laquelle le savoir des Japonais ne parle pas aux autres. Cette mentalité est bien montrée par les gens appelés otaku. Ils collectionnent ce qu'ils aiment, mais leur collection est que dalle aux yeux des autres.
 Au fait, le mot d'origine chinoise rikaï (compréhension) porte la même origine "séparer" et "couper". Mais les Japonais sont convaincus (avec raison) que les Chinois sont plus "logiques" qu'eux. Je parlerai de ce sujet la prochaine fois.

mercredi 30 juillet 2008

はなす(話す) hanasu parler

 Ce qui me paraît vraiment extravagant dans l'histoire de la seconde moitié du 19e siècle est que le Grand Empire du Japon a presque réussi à faire croire sa fausse histoire idéologique aux Occidentaux: Le Japon existe depuis la nuit des temps. En réalité, le Japon est un nouveau venu par rapport à la Chine, et même à la Corée. Au moment de la rencontre des Japonais avec la culture chinoise d'à peu près il y a deux mille ans, la civilisation japonaise sans lettres était à peine naissante. La langue japonaise n'avait pas de vocabulaire varié, et c'était une langue plutôt simple. La connaissance de la Chine fut fatale pour le japonais. Il a complètement arrêté sa propre évolution, car on en avait plus besoin, vu que l'emprunt de la langue chinoise l'emportait bien sur la création de nouveaux mots japonais désormais. Ainsi, les mots élémentaires restent non différenciés, privés d'évolution en puissance.
 L'exemple parlant est le mot hanasu, verbe qui veut dire "parler" (la forme montrée dans le dictionnaire est l'indicatif, comme le latin et le grec). Phonétiquement, ce mot en trois syllabes veut dire également "lâcher" et "écarter". Mais les Japonais ne sont généralement guère conscients de cette homonymie, car ils utilisent les caractères chinois respectifs qui déterminent les sens spécifiques du mot. A l'origine, le mot hanasu montrait une notion ambiguë qui signifiait l'action d'éloigner quelque chose, mais l'emprunt des caractères chinois a rendu possible la spécification du sens. Pour le verbe parler, les Japonais écrivent 話す, mais ils utilisent d'autres kanji pour "lâcher" et "écarter": 放す et 離す. On pourrait dire que les Japonais ne sont pas friands de la discussion, puisqu'ils ne veulent pas lâcher leurs biens.
 D'ailleurs, un autre mot qui concerne la communication verbale possède un sens négatif, dont les Japonais ne sont pas forcément conscients pour la même raison. Le verbe kataru veut dire "raconter", quand il est écrit 語る (la partie gauche 言 montre que ce caractère appartient à la catégorie concernant la parole). Mais si on utilise un autre caractère 騙る, cela veut dire "escroquer". J'ai tendance à croire que les Japonais trouvent ou ont trouvé des côtés plus ou moins maléfiques dans la parole. (En français, le mot parler a la même origine que le diable.)
 On peut trouver cet élément kataru dans le mot monogatari, qui veut dire à peu près les "choses racontées". Il y a beaucoup de monogatari dans la littérature moyenâgeuse: Isé monogatari, Genji monogatari, Heiké monogatari. Le premier conte de l'histoire de la littérature japonaise est intitulée Takétori monotagari, qui parle de la princesse de la lune Kaguya.

vendredi 18 juillet 2008

びじゅつかん(美術館) bijutsukan

 Il y a deux sortes de musées au Japon. L'un est bijutsukan et l'autre hakubutsukan. Si on l'écrit en caractères chinois, le mot bijutsukan donne 美術館. Le mot bijutsu (美術) veut dire les Beaux-Arts, et le caractère kan (館) l'hôtel. Donc, le mot bijutsukan signifie à la lettre l'hôtel des Beaux-Arts. (Il faut que vous fassiez attention: Si l'élément kan veut dire l'hôtel, c'est seulement quand il fait partie d'un mot composé. Il n'y a pas de mot japonais kan qui veuille dire l'hôtel.)
 C'est le bijutsukan de ma "préfecture" d'Aomori.

 L'exposition du grand Napoléon est prévue pour le mois d'août.


 En revanche, le mot hakubutsukan est appliqué à tous les autres musées dont l'intérêt principal n'est pas forcément les Beaux-Arts. Ainsi, le Louvre est-il un bijutsukan et le British Museum un hakubutsukan. Le critère est assez flou, et on choisit l'un des deux mots assez arbitrairement, me semble-t-il.
 Le mot hakubutsu est ambigu, qui veut dire à la fois l'histoire naturelle et l'exposition. Un museum est bien un hakubutsukan, mais les grands bâtiments publics qui exposent les objets rares sont tous des hakubutsukan.
 Ce mot est écrit en kanji comme ceci: 博物館. Le dernier caractère kan est toujours l'hôtel. Si le deuxième kanji veut dire simplement "les choses", c'est le premier caractère qui cause l'ambiguïté. Il signifie "répandre", donc s'il porte un sens actif, c'est un hôtel pour "répandre les choses", mais s'il est passif, l'institution gère "les choses répandues", voire les choses universelles, qui sont sujettes aux études des sciences naturelles.
 Le mot pour les Beaux-Arts bijutsu (美術) est composé de deux caractères qui signifient respectivement "beauté" et "technique, art". En japonais, la beauté est bi. Les gens de Tôkyô ont tendance à prononcer bijitsukan au lieu de bijutsukan. Ainsi, la prononciation des Tokyoïtes n'est pas forcément correcte, même si le japonais standard a été forgé plus ou moins artificiellement sur le modèle du japonais de la région de Tôkyô.

mardi 15 juillet 2008

そうめん(素麺) sômen

 Le sômen est une nouille japonaise, qui peut être servi ou chaud ou froid en principe, mais il est plutôt considéré comme un plat d'été. La nouille est faite de farine de blé et la pâte est très fine et particulièrement blanche.

 Le soba est une nouille de sarrasin en revanche. Le zarusoba est particulièrement apprécié en été. Le mot zaru veut dire la corbeille, qui fait penser que le plat était auparavant servi sur ce récipient. Maintenant, il est présenté sur une sorte de claie de jonc ou de bambou (parfois en plastique...), souvent accompagné des algues séchées nori. On peut rencontrer tout de même le zarusoba servi sur le zaru.
 Le soba, s'il est servi chaud, est consommé pendant toute l'année, différemment du sômen dont l'image est liée à l'été. Il y a des restaurants populaires appelés sobaya, qui ne sont généralement pas spécialisés à ces nouilles. L'appellation signifie que cette nourriture est très appréciée par les Japonais. À mon avis, on mange plus souvent le sômen chez soi, que le soba qu'on consomme dans les restaurants.
 Les kanji utilisés pour écrire le mot sômen sont trompeurs. Il est composé de deux caractères chinois 素 (simple) et 麺 (nouille). Mais le premier kanji est un emprunt phonétique, qui ne garde pas son propre sens. A l'origine, ce mot aurait dû être écrit comme 索麺. L'idéogramme qui remplace 素 veut dire "corder". Le sens de ce mot n'est donc pas les nouilles simples, mais les nouilles étirées à la main (comme si on fabriquait les cordes). Peut-être a-t-on choisi le kanji qui signifiait "simple" pour une nuance de la fraîcheur.
 La lecture du mot 索麺 devrait être sakumen, altérée en saümen (さうめん) par la chute de la voyelle u après le k, et la transformation en voyelle de la consonne k en passant par la sonorisation en g: sakumen, *sakmen, *sagmen, saümen. Et puis, saümen change en sômen (そうめん). On a dû choisir l'autre kanji à ce stade. L'accent circonflexe signifie que la voyelle possède une longueur double. On prononce so-o-mè-n.
 L'autre nouille préférée des Japonais, râmen (ラーメン), est un plat chinois japonisé. Auparavant, le mot shinasoba (しなそば), soba de Chine, était utilisé pour le râmen, mais on l'entend de moins en moins fréquemment, car certains pensent que le mot shina (Chine) n'est pas politiquement correct au Japon après la Deuxième Guerre mondiale. À mon avis, si ce mot shina peut être senti comme un mot raciste envers les Chinois au Japon, il est assez ridicule de bannir cet élément des mots composés. (En japonais, le ch est prononcé comme le tch du mot tchèque. Le ch français ressemble plutôt au sh japonais dans la transcription Hepburn qu'on adopte conventionnellement pour l'écriture du japonais en lettres latines.)
 Il y a des gens qui disent que le shinasoba n'est pas la même chose que le râmen, prétendant que la soupe est différemment faite. Je ne sais donner de jugement là-dessus.