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samedi 16 août 2008

ぞうとうひん(贈答品) zôtôhin (cadeaux)

 Les cadeaux ne font pas plaisir aux Japonais. Vous les aimez? Oui? Tant mieux, mais les Japonais ordinaires ne les aiment pas. Mais du tout.
 Le mot zôtôhin (贈答品) est assez difficile à traduire en français. Le premier caractère 贈 veut dire "faire un cadeau", le deuxième 答 "répondre", et le dernier 品 "article". Donc, cela veut dire des articles pour cadeaux et réponses. Il y a toujours un rayon important de zôtôhin dans les grands magasins. Ce qui tourmente les Japonais est le deuxième kanji: répondre.
  Par quoi doit-on répondre à un cadeau? Par un cadeau. Mais par quelle sorte de cadeau? Un cadeau au même prix! Donc, si vous recevez de quelqu'un un paquet de chocolat belge de 2,000 yens, vous devez lui rendre un assortiment de gâteaux du même prix. Alors, le donneur de cadeau laisse-t-il gentiment le prix sur le paquet au Japon? Mais non! ce serait trop malpoli! Il faut faire la recherche du prix tout seul. Mais puis-je lui rendre du chocolat belge, car je sais qu'il l'adore? Mais non! c'est lui qui vous a donné le chocolat, donc il faut que tu choisisses obligatoirement une autre chose! Cela se passe ainsi avec vos proches (beau-frère, voisins...).
 Il y a un autre code pour les cadeaux "de saisons". En été, les gens donnent des cadeaux qui s'appellent ochûgen (お中元) aux personnes à qui ils doivent pour telle ou telle raison pour leur montrer le remerciement. Et au mois de décembre, on donne le cadeau oseibo (お歳暮)dans l'autre direction. Il est bien possible qu'une secrétaire donne un petit cadeau à son patron comme un ochûgen, et que celui-ci lui réponde par un sac de Louis Vitton à la fin d'année (il ne s'agit pas de contrefaçon, mais les Japonais ont officiellement oublié le u). Ciel, doit-elle lui donner un cadeau aussi cher l'été prochain? Pas de panique, les Japonais passent l'éponge au réveillon, le compteur est remis à zéro. Ouf! (On peut tout de même constater une forte ressemblance avec la société primitive de l'océan pacifique étudiée par l'ethnologue Marcel Mauss.)
 Ainsi, les cadeaux ne plaisent-ils pas aux Japonais. Tous les cadeaux sont a priori empoisonnés. Comme il n'y avait pas de notion de cadeaux à l'occidentale auparavant, on utilise généralement le mot d'origine anglaise "present" pour les cadeaux que les Occidentaux comprennent. Alors à qui donne-t-on le "present"? Aux enfants par exemple. Il y a même des cadeaux de Noël pour eux, mais les Japonais n'ont pas besoin de regretter l'esprit de Noël, car Noël était une pure campagne commerciale dès le début. Une fois adulte, c'est fini, les cadeaux! Il faut qu'on commence à lire les arrière-pensées. C'est triste, mais c'est comme ça. Un proverbe japonais dit "Rien n'est plus cher que gratuit". La gratuité cache toujours une mauvaise surprise au Japon. J'ajoute que les cadeaux "collectifs" sont le moyen pour éviter le trouble. Si vous voulez donner un cadeau "gratuit" à quelqu'un, vous l'achetez avec quelqu'un d'autre.
 Si vous êtes résidant au Japon, vous avez le choix. Vous pouvez rester un étranger. Vous donnez des cadeaux aux Japonais comme vous voulez. Ne vous inquiétez pas, ils seront bien contents, car vous ne faites que séjourner au Japon. Les Japonais ne pensent pas à tenir avec vous une relation pareille à celle qu'ils ont avec leurs compatriotes. Si vous voulez vous intégrer bien dans la société japonaise, il faut que vous fassiez attention à ce que vous faites. Il ne faut jamais oublier de bien répondre aux cadeaux que vous avez reçus, et n'en donnez jamais à quelqu'un qui pourrait vous comprendre mal. Il est bien possible que votre cadeau gâche la relation. (Il pourrait raisonner "Ce cadeau qui a l'air excellent peut être un moyen pour couper les liens avec moi, car je ne pourrais pas lui en donner autant".)
 Ce n'est pas seulement pour les cadeaux. Par exemple, supposez que vous avez gardé l'enfant de votre voisin pendant la journée. Il veut vous payer et vous le refusez. Le voisin peut bien penser que vous n'acceptez pas l'argent parce que vous ne voulez plus vous rendre ce service. Quand on vous propose l'argent, vous devez le refuser une fois et puis l'accepter tout de suite.
 En tout cas, il y a bien des Japonais qui trouvent ces codes absurdes. Comme moi.

samedi 9 août 2008

やまとだましい(大和魂) yamatodamashii (âme japonaise)

 Le mot yamatodamashii (やまとだましい 大和魂) est un mot des plus problématique de la civilisation japonaise. C'est un mot composé de deux éléments: Yamato (大和) est l'ancien nom du Japon, et tamashii (魂) (le t est sonorisé en d par l'enchaînement) veut dire l'âme. C'est la notion clé des "études nationales" (philologie kokugaku) du 18e siècle, inaugurées par Kamo-no Mabuchi 賀茂真淵 (1697-1769), qui ont déterminé le nationalisme moderne. Il ne faut pas oublier que le Japon dont l'origine remonte à la période préhistorique a été réinventé à cette époque.
 L'âme japonaise yamatodamashii a été également réinterprétée par le savant MOTOORI Norinaga 本居宣長 (1730-1801), mais le mot avait un sens nettement différent du sens moderne. Je vais d'abord donner l'ancien sens, avant d'expliquer l'acception actuelle.
La notion du yamatodamashii était à l'opposé du karazaé (漢才) ou simplement zaé, esprit chinois (Kara veut dire la Chine, et zaé l'esprit). Les Japonais qui étaient conscients que leur civilisation était très jeune par rapport aux Chinois avaient un grand complexe envers eux. Zaé était considéré comme le corpus du savoir poétique et scientifique. Mais les Japonais au Moyen Âge voulaient croire qu'ils étaient meilleurs aux Chinois pour leur capacité d'exécution. Ils croyaient que leurs voisins continentaux possédaient bien le savoir, mais qu'ils ne savaient pas bien le mettre en exercice. Donc, le yamatodamashii voulait dire la capacité pratique des Japonais à l'opposé du savoir formel des Chinois.
 Mais les savants des "études nationales" du 18e siècle n'étaient pas contents de leurs compatriotes qui étaient toujours épris de la culture chinoise même cent ans après la fermeture des frontières. Ils voulaient trouver l'origine des Japonais avant la rencontre avec les Chinois, et ils ont redécouvert le mythe japonais, qui deviendra une réalité historique au milieu du 19e siècle. Cette fausse histoire du Japon a été reniée après la Seconde Guerre mondiale, mais certains y croient toujours.
 Pour ces érudits philologiques, le yamatodamashii a un peu changé de sens. Son antonyme est désormais plutôt le karagokoro, le coeur chinois (kokoro veut dire coeur). Le karagokoro est le coeur épris de la civilisation chinoise. Les philologues critiquaient ces gens qui ne cessaient d'imiter les Chinois. Le yamatodamashii n'est plus compris comme la capacité pratique, mais magokoro (le vrai coeur, c'est-à-dire la sincérité), difficilement expliqué par l'esprit scientifique zaé.
 Il y a un autre mot wakonkansaï (和魂漢才) qui est la forme composée de ces deux mots. Ce mot voulait dire au début le besoin de la capacité du jugement (yamatodamashii) qui accompagne les études (zaé). Il a également changé de sens après le 18e siècle. Il mettra en avant l'âme propre des Japonais largement inexpliquée. C'est le sens actuel de ce mot. C'est l'âme japonaise, mais elle est inexplicable.
 Depuis l'ère Meiji qui commence par l'intronisation improbable de l'empereur, les Japonais ont fait un autre mot à l'instar de wakonkansaï. Ce nouveau mot wakon'yôsaï (和魂洋才) veut dire "l'âme japonaise" avec "le savoir occidental". On a complètement oublié l'autre wakonkansaï dorénavant. Le savoir occidental manque forcément de profondeur parce qu'il peut être expliqué, mais l'âme japonaise est sublime parce que personne ne sait ce qu'elle est!
 Ainsi, les philologues du 18e siècle ont découvert l'essence de la nation japonaise comme "quelque chose d'inexplicable". Si les Japonais bien éduqués affirment sans vergogne assez souvent "C'est japonais, c'est inexplicable", c'est la faute à Mabuchi, c'est la faute à Norinaga.
 Je ne crois pas forcément que ces érudits n'ont fait que du mal à l'histoire du Japon moderne, mais leur yamatodamashii réinventé est bien le scandale de la pensée japonaise. Après les études très savantes et approfondies pendant plusieurs décennies, ils sont arrivés à la conclusion: ce qui est japonais est inexplicable. Et les nationalistes japonais peuvent rester sur cette conclusion sans que leur conscience soit aucunement troublée.