dimanche 9 novembre 2008

-コン -kon

 Chaque syllabe de la langue chinoise porte un sens en principe, mais les mots chinois sont souvent composés de deux syllabes, c'est-à-dire de deux idéogrammes. Le japonais qui a emprunté beaucoup de mots du chinois possède également de nombreux mots faits de deux idéogrammes, qui sont fréquemment de quatre syllabes en japonais moderne.
 Aussi, les Japonais adorent-ils abréger des mots longs en quatre syllabes, et il arrive que certains éléments aient l'air de pseudo-unités d'origine chinoise qui auraient un sens. Mais ce n'est qu'une apparence, et on cherche en vain le caractère commun.
 Par exemple, il y a pas mal de nouveaux mots qui finissent en コン (ko-n, deux "syllabes" en japonais). Ces kanji 金, 根, 昆, 昏, 恨, 困, 混, 痕, 魂, 今, 懇, 墾, 坤 ont tous la lecture kon, donc cet élément phonétique peut bien avoir aux oreilles l'air d'un kanji qui a un sens. Les Japonais de l'ère Meiji ont fabriqué beaucoup de mots avec les idéogrammes selon le modèle chinois (souvent réimportés par les Chinois d'ailleurs), et ils continuent à faire des néologismes à partir des mots de diverses origines (anglaise pour la plupart), et ce, toujours suivant le modèle chinois, même s'ils n'en sont aucunement conscients.
 Je donne des exemples des mots en -コン.

マイコン micro computer (déjà désuet)
パソコン personal computer
ファミコン family computer (ancien jeu vidéo de Nintendo)
スパコン super computer
マザコン mother complex (fils à maman)
ロリコン Lolita complex (pervers sexuellement attirés par les petites filles)
リモコン remote controler (télécommande)
エアコン air conditioner (climatiseur)
ツアコン tour conductor (compagnon de voyage)
ゼネコン general constructor (grand constructeur immobilier)
生コン nama (brut) concrete (ciment brut)
合コン (uni) company (fête des jeunes de deux parties, filles et garçons)

 Phonétiquement, le dernier exemple gôkon ressemble vraiment à un mot d'origine chinoise.
 Je ne pense pas que la linguistique japonaise ait inventé un terme propre à la catégorie de ces néologismes d'origine étrangère, formés selon le modèle chinois.

P.S. J'explique ce petit mot drôle que 合コン gôkon. Les Japonais gardent bien la tradition de Confucius qui dit "Garçons et filles ne mangent pas à la même table dès l'âge de sept ans". Même dans la classe des établissements d'enseignement supérieur, la classe est souvent divisée en deux, bien qu'il n'y ait aucune obligation. A droite, c'est les garçons, et à gauche, c'est les filles! (ou c'est l'envers. Je me souviens bien des têtes de profs français qui l'ont découvert avec stupéfaction.) Donc afin que les garçons et les filles "se rencontrent", il faut qu'on organise la fête "unie".

Cf. SUZUKI Takao (spécialiste de linguistique sociale) 鈴木孝夫『日本語と外国語』(Japonais et langues étrangères)(岩波新書)

mercredi 22 octobre 2008

食う(くう) kuu (manger)

 Certains d'entre vous se disent très probablement "Mais, ce n'est pas 食べる(たべる)(tabéru), le verbe japonais qui veut dire manger?" Exactement, mais à l'origine, tabéru est un "mot de femmes" (nyôbô-kotoba), jadis utilisé par les femmes de cour, dont l'emploi a été généralisé par la suite (voir l'article précédent). Il est vrai que le mot kuu a été quasiment supplanté par tabéru maintenant au moins dans la conversation "polie", mais le verbe manger utilisé dans les locutions et les expressions est toujours kuu, mais jamais tabéru.
 D'ailleurs, c'est une sorte de "croyance populaire" très répandue même parmi les gens soi-disant cultivés, qui considère kuu comme un mauvais mot, voire un mot vulgaire. Kuu n'est pas aussi poli que le parler des femmes de cour. Cela ne veut pas dire que ce mot soit peu recommandable.
 Si vous avez l'occasion, demandez à un Japonais s'il pense que le verbe kuu est un mot vulgaire. Je parie qu'il vous répondrait que oui avec 80% de probabilité. Aussi certains parlent-ils du "mauvais sort" du mot kuu. Il n'a rien fait, mais il n'est pas aussi élégant que tabéru. Si j'ose une explication volontairement imagée, vous pourriez comprendre que l'inspiration de ce mot soit de recevoir la manne de Dieu: le verbe montre une action que quelqu'un de ci-bas reçoit quelque chose de quelqu'un de là-haut. Tout simplement, kuu n'avait pas la chance d'être aussi sublime. Et pourtant, je me vois obliger de vous conseiller l'utilisation exclusive de tabéru, car kuu peut choquer certaines personnes, même si ce n'est pas sa faute.
 
Par contre, vous ne devez pas oublier que les expressions figées ne peuvent pas être modifiées comme vous voulez. A vrai dire, certains de mes compatriotes se sentent libres de les altérer, puisque kuu est un mauvais mot! Mais vous ne devez pas suivre ces mauvais exemples, caricatures du politiquement correcte. Cela ne donne que des effets hilarants auprès des gens honnêtes.
 Par exemple, il y a une expression qui dit "l'amitié depuis l'époque où on a mangé le riz de la même marmite" 同じ釜の飯を食った仲(おなじ かまの めしを くった なか)(onaji kama-no méshi-o kut-ta naka). D'origine probablement militaire, elle est utilisée seulment pour les garçons qui ont passé la jeunesse (adolescente et post-adolescente) ensemble. Tout comme vous ne pouvez modifier quatre cents coups en quatre cents cinquante coups ou quatre mille coups, vous ne devez pas toucher l'expression même si vous trouvez vulgaires les mots méshi et kuu. Il est absurde de remplacer kuu par le mot de femmes tabéru, car cette expression est réservée aux garçons. Mais malheureusement, on constate parfois que certains journalistes poussent à l'extrémité leur sensibilité politiquement correcte. Il y a des années, l'ancien premier ministre Takéshita a évoqué un confrère en utilisant cette expression. La télé a passé cette image. Mais le lendemain, des journaux ont corrigé le verbe kuu en tabéru... Cela n'a fait que rire les gens.
 Je donne d'autres exemples des expressions et des mots composés avec le verbe kuu pour votre curiosité. (Je crois que le verbe tabéru n'entre dans aucune locution en revanche.)

食いしん坊(くいしんぼう)(kuïshinbô) Gourmand.

食わずぎらい(くわずぎらい)(kuwa-zu-giraï) くわず(négation de kuu) + きらい (kiraï) Détester une chose sans l'avoir mangée. Figurément: Avertion naturelle, fondée sur les préjugés (généralement frivoles et peu graves). SFは食わずぎらいです。"Je n'aime pas la science fiction, bien que je n'en aie jamais lu."

道草を食う(みちくさを くう)(michikusa-o kuu) Littéralement: Manger les herbes sur la route. Ne pas rentrer directement chez soi (souvent après l'école). (L'inspiration est peut-être la même que l'école buissonnière, si le sens est un peu différent.) Traîner inutilement. Faire un détour sans grande nécessité (divagation dans un argument).

食うや食わず(くうや くわず)(kuu-ya kuwa-zu) Littéralement: Manger ou ne pas manger. Se trouver dans l'indigence. Etre au point où on ne trouve plus rien à manger.

食いもののうらみ(くいものの うらみ)(kuïmono-no urami) Ressentiment pour une bouffe. Je ne sais d'où vient cette expression proverbiale. On dit souvent 食いもののうらみは怖い(くいものの うらみは こわい)(kuïmono-no urami-wa kowaï), qui dit "Le ressentiment pour la bouffe porte une grave conséquence". "La personne que tu n'as pas bien nourrie se vengera sur toi un jour." On le dit plaisammant quand on distribue les portions d'un plat ou d'un dessert, en insistant sur l'égalité, par exemple.

夫婦喧嘩は犬も食わない(ふうふげんかは  いぬも くわない)(Fûfu-genka-wa inu-mo kuwanaï) Proverbe. Traduction littérale: Même le chien ne mange pas la dispute de ménage (homme-femme). "Eh! les amoureux, personne ne se soucie de ce qui se passe entre vous." (Fûfugenkafûfu + kenka)

 Je dois dire qu'on entend maintenant moins souvent 食いもののうらみ(kuïmono-no urami) que 食べもののうらみ(tabémono-no urami). C'est probablement parce qu'il s'agit d'une expression de registre enfantin. Maman n'aime pas entendre son enfant prononcer kuu. Dans la même logique, 食わずぎらい(kuwa-zu-giraï) est de plus en plus menacé par 食べずぎらい(tabé-zu-giraï). C'est maman qui dit "Il faut manger de tout!" Pour les autres expressions, le remplacement par 食べる est ridicule. (Il arrive que certaines bourgeoises disent 道草を食べる (michikusa-o tabéru), mais cela reste bizarre et risible. Mais comme c'est une expression concernant les écoliers, il est possible que cet emploi se répande dans un avenir.)

(Je me réfère aux essais de TAKASHIMA Toshio, universitaire spécialiste de la littérature chinoise.)

lundi 20 octobre 2008

お金(おかね) okané (argent)

 Le fonctionnement du préfixe o- en japonais est souvent mal expliqué. On dit qu'il ajoute le respect au mot. En effet, ce n'est pas faux, mais ce n'est que le premier usage. Comment peut-on comprendre お尻 (oshiri) alors? Le mot veut dire les fesses. Les Japonais respectent-ils les fesses? Peut-être, mais ce n'est pas le cas. Ce préfixe o- est utilisé dans ce cas-là pour adoucir le caractère sec, voire vulgaire, du mot. L'emploi vient de la coutume des femmes de la cour impériale à l'origine (女房ことば, nyôbô-kotoba). 女房(にょうぼう)ことば (les mots de femmes) est maintenant utilisé par tout le monde sans égard pour les sexes. On peut probablement dire que ce préfixe exorcise le mauvais côté du mot. (Le préfixe n'est pas "productif" pour cet usage. Vous ne pouvez pas inventer de nouvelles combinaisons, tandis que vous pouvez ajouter o- assez librement quand il s'agit du respect.)
 Le o- devant le mot argent okané (お金) doit être compris dans ce sens-là. Il est vrai que le mercantilisme des Japonais contemporains est exacerbé, mais c'est exagéré de dire que les Japonais ajoutent ce suffixe pour montrer leur profond respect à l'argent. On doit plutôt croire que l'argent portait un caractère sale dans l'imagerie japonaise.
 Cependant, l'emploi de ce mot okané ne peut être universel. On sent vaguement que le suffixe vient du nyôbô-kotoba. N'est-il pas un peu inapproprié d'utiliser un mot de femmes quand on parle sérieusement des sciences économiques? Pourtant, le mot kané sans o- est maintenant senti trop sec et brutal pour les Japonais complètement accoutumés aux mots de femmes.
 Par conséquent, ils ont recouru à leur passe-passe habituel. On emprunte le mot d'anglais! Ainsi, on n'entend pratiquement que le mot money (マネー), quand la télé et la radio parlent de l'économie internationale. Dans d'autres cas, on utilise des mots d'origine chinoise qui veulent dire "fonds" ou "capital" suivant les contextes. Les étudiants de japonais pourraient mener les enquêtes sur la question: Comment les gens "sérieux" évitent d'employer le mot okané quand ils parlent de l'économie?

lundi 13 octobre 2008

イマージュ image

 L'emploi de katakana pose beaucoup de problèmes aux gens qui veulent apprendre le japonais. Mes lecteurs savent déjà sans doute que ces caractères sont utilisés en japonais pour transcrire les mots d'origine étrangère d'une façon plus ou moins arbitraire. Je parlerai d'un seul problème aujourd'hui, celui des mots qui devraient être logiquement identiques, mais dont les significations, ou plutôt les emplois, se varient curieusement en japonais.
 Je cite le mot "image" comme un exemple. Je ne mets pas en cause pour le moment la paresse intellectuelle du premier Japonais qui n'ait pas pris la peine de le traduire en japonais. Il l'a transcrit phonétiquement de l'anglais, comme un mot qui signifiait l'image psychologique. Le mot en katakana est イメージ (i-mê-ji) en l'occurence. Mais curieusement et très malencontreusement, certains Japonais francophiles ont commencé à utiliser un autre mot イマージュ (i-mâ-ju), lorsqu'ils écrivaient sur la poésie française. Mais quelle est la différence sémantique entre ces deux mots, イメージ et イマージュ? On peut dire que celui-ci est seulement utilisé dans les domaines artistiques, poésie et cinéma en particulier, tandis que celui-là est destiné à l'usage général. En un mot, le mot イマージュ est un mot savant, qui n'est guère utilisé par les gens qui n'ont pas fait les études supérieures à la fac de lettres. Par conséquent, la différence entre ces deux mots est moins sémantique que sociale.
 Je donne un autre exemple d'un registre différent: noix de coco. Comme le produit agricole, le fruit s'appelle ココ椰子(ここやし) koko-yashi. Le mot yashi est le nom global pour le groupe des palmiers. Mais si ce fruit est utilisé pour l'utilisation industrielle, il s'appelle ココナツ (ko-ko-na-tsu), venu du mot anglais coconuts. Ainsi, ココナツオイル (ko-ko-na-tsu-o-i-ru) est-il l'huile de coco. Depuis les années 80, les Japonais commencent à utiliser un autre mot ナタデココ (na-ta-dé-ko-ko), d'origine espagnole (nata de coco), quand il s'agit d'un ingrédient alimentaire. Il me semble que les Japonais utilisent ce mot pour désigner la matière moelleuse dans la noix. Elle était appelée auparavant avec le même nom "coconuts", mais c'est la campagne publicitaire qui a voulu un autre nom pour la même matière, et qui a promulgué ce nom espagnole qui devait être chic pour un nouveau dessert, tandis que le mot "coconuts" avait déjà l'air un peu ringard.
 Pour le café au lait, c'est un peu pareil. L'image des Français était jadis chic, mais le nom カフェオレ (ka-fé-o-ré) s'est fait vite banaliser. C'est pour cela qu'il y a pas mal d'établissements qui proposent la boisson カフェラテ (ka-fé-ra-té) depuis les années 80. Le mot vient de l'italien (caffè latte). Bien sûr qu'ils n'ont pas dit que c'était la même chose que le café au lait カフェオレ avec un nom différent. C'aurait été une mauvaise publicité. Ils ont dit par contre: Mais non, ce n'est pas la même chose, c'est un nouveau produit à la mode, le caffè latte est le café au lait à l'italienne! Mais en vérité, il n'y a pas une moindre différence entre ces deux choses, quoi qu'ils prétendent. N'empêche qu'il y a toujours des gens qui se posent la question en vain, car personne n'a jamais été clair sur ce sujet. L'existence des personnes qui n'identifient pas "coconuts" et "nata de coco" ne m'étonne pas du tout, car les snobs affirment leur différence fondée sur rien. Ils sont différents tout simplement parce que la différence est inexplicable.
 Ainsi les mots en katakana sont souvent marqués par le snobisme des plus vide et vain.

mardi 30 septembre 2008

あし(足) ashi (pied)

 On ne peut jamais trop souligner que la rencontre des anciens Japonais avec la civilisation chinoise n'était pas forcément heureuse, au moins pour la langue japonaise. Tout comme le procédé pour fabriquer le vin doux comme le xérès, le mélange de deux civilisations à deux niveaux très différents a complètement arrêté la fermentation. Cette rencontre a rendu l'évolution du japonais impossible, au moment où il n'était pas encore bien développé.
 Par exemple, la langue japonaise n'a qu'un seul mot pour désigner les membres inférieurs: ashi (あし). Le mot veut dire ou le pied ou la jambe. Le vocabulaire n'était pas encore diversifié lorsque le Japon a connu la Chine, dont la civilisation était mille fois plus avancée. La langue chinoise possédait deux idéogrammes qui signifiaient respectivement le pied (足) et la jambe (脚). Les Japonais ne possédant pas leur propre système d'écriture devaient se contenter de traduire ces deux caractères avec le même mot japonais ashi.
 Désormais, les Japonais vivent un renversement étrange. On oublie pratiquement qu'il n'y avait qu'un seul mot pour désigner les membres inférieurs à l'origine, mais considère plutôt que ce sont des homonymes qui s'écrivent différemment, avec les deux idéogrammes, ce qui empêche la romanisation ou la suppression des kanji pour "moderniser" la langue japonaise. Tout en admettant qu'il n'y a pas de "si" dans l'histoire, j'imagine que, si les anciens Japonais n'avaient pas rencontré la civilisation chinoise il y a deux mille ans, ils auraient pu inventer un autre mot pour la jambe...
 L'exemple de ce mot n'est pas du tout une exception isolée. Les Japonais distinguent très souvent les prétendus homonymes avec les idéogrammes différents, qui n'ont rien à voir avec la logique intérieure de leur propre langue. Je peux dire que l'emploi du verbe pose beaucoup de problèmes aux non Japonais qui veulent apprendre cette langue. Par exemple, le mot kaésu peut être écrit au moins de deux façons: 返す et 帰す. Le premier veut dire "rendre, restituer", et le deuxième "renvoyer (qqn) (non pas dans le sens de "licencier")". Et assez souvent, la distinction est plus ou moins arbitraire. Les deux acceptions représentatives du verbe kiku sont "entendre (ou demander)" et "écouter", et les professeurs disent aux écoliers d'écrire le premier 聞く, et le second 聴く. Mais il faut dire que même les meilleurs écrivains ne respectent pas toujours cette règle scolaire, mais non pas grammaticale.
 Les substantifs ne posent pas moins de problèmes. L'exemple du mot kawa concernant l'enveloppe du corps n'est guère difficile à comprendre: 皮 est la peau, et 革 le cuir (en principe!) L'emploi de l'autre mot kawa qui veut dire rivière ou fleuve est plus délicat. 川 est un cours d'eau relativement moins important, et 河 est plus large que 川 (en principe!). Mais on n'utilise que le kanji 川 pour le nom géographique et administratif. Ces deux kawa (peau et fleuve) sont bien des homonymes, mais la subdivision, entre la peau et le cuir pour le premier, ne constitue pas une homonymie véritable.
 Mais que faire des mots comme machi (ville)? Il y a au moins deux kanji pour ce mot: 町 et 街. On peut dire que l'emploi du second est plus subjectif que le premier. 街 est une ville considérée dans l'importance de ses activités, tandis que 町 est probablement plus statique... On peut écrire tout le temps 町 en général, mais on utilise 街 pour souligner le côté urbain. Je dois dire que la distinction n'est qu'arbitraire.
 Ce qui m'embête le plus est les gens "cultivés" qui veulent imposer l'emploi correct des caractères chinois. Ils ne savent pas, ou veulent ignorer avec une persistance incompréhensible, que l'utilisation des kanji pour les mots d'origine japonaise n'est pas vraiment essentielle pour la langue japonaise. (Je ne parle pas ici des mots d'origine chinoise qui sont très nombreux dans notre langue. On a bien raison de les écrire avec caractères chinois.)

jeudi 18 septembre 2008

カリスマ主婦(かりすましゅふ) charisma-shufu (femme au foyer charismatique)

 Cette fois-ci, je vais parler d'un mot à la mode bien stupide: charisma-shufu, femme au foyer charismatique. Vous vous dites très probablement "Mais c'est contradictoire!" Pas tellement pour les Japonais.
 Tout d'abord, vous devez savoir que l'étymologie n'existe pas au Japon comme un domaine de linguistique. Vous cherchez en vain un dictionnaire étymologique de japonais dans la librairie. Donc, presque personne n'a dans la tête l'idée d'aller chercher l'origine de mot. Le néologisme, souvent censé être d'origine étrangère, est compris comme on l'entend.
 Pour le mot charisma également, ce n'est même pas la peine de dire que les Japonais se foutent complètement de son origine grecque. Ils connaissent le sens, mais ils ne gardent que l'admiration bien vague pour une personnalité. Mais ce qui compte est son caractère phonétique. Le mot est transcrit avec quatre katakana カリスマ (ka-ri-su-ma), ce qui est très heureux dans la langue japonaise qui adore faire des abbréviations en quatre syllabes. Ce mot sonne tout comme la forme abrégée de l'expression tout faite: kari-no sumaï, (séjour temporaire). Le mot qui commence par l'élément kari porte le sens de "temporaire, secondaire". Donc, ce mot d'origine grecque charisma est souvent ajouté aux fonctions et aux professions qui ne sont pas primaires, à ce qu'il me semble. Par exemple, j'ai vu à la télé un "détacheur charismatique" au nettoyage à sec. Le charisme au Japon est tout sauf charismatique. C'est bien le contraire. Très souvent, une personne "charismatique" n'est qu'un voisin sympathique au Japon.
 Mais que fait-elle, la femme au foyer charismatique? Bah, elle connaît plein d'astuces! Ménage, cuisine, tricot... La combinaison est bien heureuse, car le mot つま(妻) (tsuma) veut dire l'épouse. Pour le mot karisuma-shufu, la transition entre suma et shufu (femme au foyer) se fait sans aucune difficulté, bien que ce soit un mot composé de deux éléments hétéroclites, théoriquement parlant. Par contre, un sumotori charismatique, un joueur de go charismatique, un karatéka charismatique, ça n'existe pas. Un homme politique charismatique? Tu rigoles... Les personnes "charismatiques" doivent être comme les autres!
 Il y a pas mal de mots japonais prétendument d'origine étrangère. Mais c'est le feeling qui l'emporte sur le sens, les Japonais sont tellement feeling. Par exemple, on dit que le mot français "petit" fait beaucoup de succès comme une sorte de préfixe en japonais. Le mot est プチ (pu-chi), et il paraît que certains croient sérieusement que ce mot vient de la langue française. Mais moi, je n'ai aucun doute là-dessus: Ce mot n'est qu'une onomatopée bien japonaise. Les enfants appellent le papier bulles プチプチ (puchipuchi). Les Japonais pensent à quelque chose de petit en entendant le son "putchi", mais ce n'est jamais le son "peti" en français. Forcément, un Japonais qui a entendu les Français dire "petit, petit..." a introduit ce mot en japonais en affirmant que c'est un mot français, tout en pensant au papier bulles. Donc, ne dites pas aux Japonais que le féminin de l'adjectif "petit" est "petite". Ca ne les regarde pas, alors qu'ils prétendent que c'est un mot français. Ne désabusez pas notre feeling!

mercredi 3 septembre 2008

ひと(人) hito (homme)

  Hito est un mot des plus rudimentaire de la langue japonaise, mais c'est un mot bien complexe. Je donne les définitions du Grand Dictionnaire Shôgakukan. Ce mot neutre n'est pas antonyme du mot femme.
  1. Il signifie d'abord l'espèce humaine, homo sapiens. Il peut être aussi utilisé pour les extra-terrestres qui ont à peu près la même taille et la même capacité que les hommes.
  2. Homme qui vit dans la société. Homme comme le sujet de pensée, comportement et être. Personne, ou groupe de personnes. Les hommes en général. Les gens, voire le monde séculier. Peuple. Homme complet, adulte. Personne convenable pour réaliser un but. Conditions pour être un homme. Caractère, dignité, statut social. Autre homme par rapport au concerné. Autres. Entourage du concerné. Personne légale.
 J'omets l'emploi comme pronom. L'acception qui pose la question dans la communication est "les autres". L'altérité n'est pas une notion distincte dans la tête des Japonais. Il y a d'autres mots qui disent clairement l'autre homme comme tanin (他人) par exemple, mais ce mot d'origine chinoise n'est utilisé que pour souligner le peu de commerce avec la personne. Dans la plupart des cas, les Japonais préfèrent utiliser ce mot ambigu hito pour désigner les autres.
 Je cite un exemple qui pose un problème sémantique.

ひとの言うことは聞きなさい。Hito-no iu koto-wa kikinasaï

 La traduction théorique est "Ecoute ce que la personne te dit". Mais qui est cette personne? Dans la plupart des cas, la personne est l'énonciateur. Donc le sens de la phrase est "Ecoute ce que je te dis". Mais elle comporte une nuance plus ou moins imposante: "C'est la voix de la raison". C'est parce que le mot hito n'est pas seulement "moi", c'est-à-dire l'autre personne par rapport à l'interlocuteur, mais à la fois "les autres". La distinction entre "moi" et "les autres" est ambiguë, volontairement ou inconsciemment.
 D'ailleurs, l'explication populaire, voire erronée, que les Japonais donnent souvent comme l'origine du kanji est significative. Le caractère chinois 人 montre un homme debout. C'est la vraie origine, et je ne vois aucune raison de la compliquer davantage. Mais les Japonais préfèrent croire que ce kanji est fait de deux personnes, représentées par les deux traits qui s'appuient l'un sur l'autre. Et ils en tirent la morale: "On ne peut vivre tout seul". C'est probablement parce qu'ils doivent toujours trouver plusieurs personnes dans le mot hito, qui fait pourtant penser aux mots hitori (une personne) et hitotsu (une pièce). (On ne sait si ces mots possèdent le même étymon. Ce n'est qu'une hypothèse. Plusieurs savants au Moyen-Age ont tenté l'explication étymologique qui prétendait que l'espèce humaine était ce qui est unique (hitotsu) sous le ciel, mais je ne la trouve guère convaincante.)