dimanche 24 août 2008

いき(息) iki (souffle)

 La rencontre avec l'écriture chinoise fut malencontreuse pour la langue japonaise qui n'appartenait même pas à la famille des langues sino-tibétaines, mais les Japonais n'avaient pratiquement aucun choix, à cause de l'inexistence d'autres civilisations qui possédaient un système d'écriture dans le voisinage. Les caractères chinois sont un système qui convient seulement à la langue chinoise. La preuve éventuelle est que d'autres nations, coréennes ou vietnamiennes, ont rejeté ces idéogrammes à la longue pour adopter les lettres analytiques. Des linguistes disent que les Japonais sont le seul peuple qui ait réussi à "apprivoiser" les caractères chinois. Leur particularité est qu'ils ont utilisé ces kanji à la fois phonétiquement et sémantiquement.
 En japonais, il y a deux sortes de prononciations des caractères chinois: on'yomi et kun'yomi. La première est la prononciation théoriquement fidèle à celle chinoise au Moyen Age (vers le huitième siècle), et la deuxième la "traduction" de l'idéogramme en langue japonaise. On observe que l'élément "yomi" veut dire la lecture, non pas la prononciation, d'où on peut peut-être conclure que les caractères chinois restent quelque chose à déchiffrer, qui est toujours étranger à la langue japonaise. Pour le on'yomi (lecture phonétique), un kanji porte deux syllabes au plus en japonais, mais il peut y avoir jusqu'à cinq syllabes pour le kun'yomi (lecture sémantique) d'un seul signe. Un kanji peut avoir deux on'yomi selon l'époque d'importation (rarement trois, très exceptionnellement quatre), mais le nombre est théoriquement illimité pour le kun'yomi. (Voir N.B.)
 Dans la langue chinoise moderne, un caractère correspond à une syllabe, qui finit ou par la voyelle, ou par un nombre limité de consonnes: n, ng, r. Mais elle avait d'autres syllabes fermées au Moyen Age, qui finissaient par les consonnes: k, t, p. Le on'yomi japonais des kanji qui finissaient par le k ou le t est actuellement de deux syllabes, car le japonais qui n'a théoriquement pas de syllabes fermées a ajouté une voyelle après la consonne. (Pour le p, c'est une affaire autrement compliquée, que j'omets de mentionner ici.)
 Vous vous dites probablement que la langue japonaise a des syllabes fermées avec le n. Mais on peut dire que cette consonne est une syllabe à part indépendante pour le japonais (ou bien un temps, pour ceux qui pensent que le terme syllabe est abusé ici). La curieuse syllabe ん (n), a été inventée pour imiter la prononciation des Chinois. Si vous constatez que les Japonais prononcent les consonnes n, ng, m ou les voyelles nasales d'une façon étrange à vos oreilles, c'est que ces sons nasaux n'ont jamais été appropriés par les Japonais qui n'ont jamais cessé de les confondre.
 La lecture on'yomi du kanji 息 est soku. Cela veut dire que la prononciation originale était à peu près sok au Moyen Age. Mais le on'yomi d'un kanji ne veut presque rien dire en japonais, sauf pour les signes qui portaient une notion étrangère à la langue japonaise (par exemple, la lecture on'yomi de 愛 est , l'amour, ce qui veut dire que la notion abstraite de l'amour n'existait pas au Japon avant qu'il ne connaisse la civilisation chinoise). On trouve généralement le caracère chinois au on'yomi à côté d'un autre kanji au on'yomi. Par exemple, le mot 休息 (kyûsoku) veut dire le repos, dont les deux caractères sont du on'yomi. Un kanji au on'yomi porte un sens stable seulement accompagné d'un autre kanji. Un kanji appelle un autre kanji pour une stabilité comme les atomes ionisés. Ce phénomème linguistique trouve son origine dans la langue chinoise, dont la plupart des mots sont de deux signes, voire de deux syllabes pour les Chinois, qui sont assez souvent de quatre syllabes en japonais. Les mots à deux (ou trois) kanji au on'yomi sont des mots d'origine chinoise ou des mots que les Japonais ont inventés selon le modèle chinois.
 Le kun'yomi de ce kanji 息 est iki, qui veut dire le souffle. Un des problèmes majeurs de l'écriture de la langue japonaise est que ce kun'yomi, la traduction de l'idéogramme, brouille les yeux à l'origine des mots. Le mot japonais pour "vivre" est 生きる ikiru (le titre du film de Kurosawa), qui a la même origine que le souffle iki. Si on écrit ces mots en lettres latines, on n'a pas de difficulté à le reconnaître, mais ce n'est pas le cas pour les Japonais ordinaires, qui apprennent les mots avec idéogrammes.
 Le fils est 息子 (musuko) et la fille 娘 (musumé), dont la lecture sont du kun'yomi pour les deux mots. Les non Japonais qui apprennent le japonais reconnaissent facilement l'élément commun musu ("accoucher [donner la vie]" en ancien japonais), mais les Japonais ne sont pas du tout conscients de ce que ces deux mots ont le même étymon, d'autant que l'un est de deux signes et l'autre d'un seul.

N.B. On fabrique de nouveaux kun'yomi tous les jours, et la situation est désormais catastrophique. Les prénoms de nouveaux-né sont véritablement illisibles. Malheureusement, il n'y a pas de moyens pour déchiffrer le code de ces jeunes parents (qui ont souvent eu des difficultés aux écoles, c'est leur image du moins), donc il faut aller leur demander comment on doit lire le prénom de leur cher enfant. (C'est leur revanche à mon avis, car ils avaient la mauvaise note en japonais.) C'est pour une part la faute des publicitaires qui n'arrêtent pas de détruire le japonais. Par exemple, dans le cas du slogan du type "I・愛・YOU", le kun'yomi du kanji est bien sûr "LOVE". Ca ne m'étonne pas du tout qu'il y ait des petites filles qui s'appellent ainsi: 愛 (Love).

samedi 16 août 2008

ぞうとうひん(贈答品) zôtôhin (cadeaux)

 Les cadeaux ne font pas plaisir aux Japonais. Vous les aimez? Oui? Tant mieux, mais les Japonais ordinaires ne les aiment pas. Mais du tout.
 Le mot zôtôhin (贈答品) est assez difficile à traduire en français. Le premier caractère 贈 veut dire "faire un cadeau", le deuxième 答 "répondre", et le dernier 品 "article". Donc, cela veut dire des articles pour cadeaux et réponses. Il y a toujours un rayon important de zôtôhin dans les grands magasins. Ce qui tourmente les Japonais est le deuxième kanji: répondre.
  Par quoi doit-on répondre à un cadeau? Par un cadeau. Mais par quelle sorte de cadeau? Un cadeau au même prix! Donc, si vous recevez de quelqu'un un paquet de chocolat belge de 2,000 yens, vous devez lui rendre un assortiment de gâteaux du même prix. Alors, le donneur de cadeau laisse-t-il gentiment le prix sur le paquet au Japon? Mais non! ce serait trop malpoli! Il faut faire la recherche du prix tout seul. Mais puis-je lui rendre du chocolat belge, car je sais qu'il l'adore? Mais non! c'est lui qui vous a donné le chocolat, donc il faut que tu choisisses obligatoirement une autre chose! Cela se passe ainsi avec vos proches (beau-frère, voisins...).
 Il y a un autre code pour les cadeaux "de saisons". En été, les gens donnent des cadeaux qui s'appellent ochûgen (お中元) aux personnes à qui ils doivent pour telle ou telle raison pour leur montrer le remerciement. Et au mois de décembre, on donne le cadeau oseibo (お歳暮)dans l'autre direction. Il est bien possible qu'une secrétaire donne un petit cadeau à son patron comme un ochûgen, et que celui-ci lui réponde par un sac de Louis Vitton à la fin d'année (il ne s'agit pas de contrefaçon, mais les Japonais ont officiellement oublié le u). Ciel, doit-elle lui donner un cadeau aussi cher l'été prochain? Pas de panique, les Japonais passent l'éponge au réveillon, le compteur est remis à zéro. Ouf! (On peut tout de même constater une forte ressemblance avec la société primitive de l'océan pacifique étudiée par l'ethnologue Marcel Mauss.)
 Ainsi, les cadeaux ne plaisent-ils pas aux Japonais. Tous les cadeaux sont a priori empoisonnés. Comme il n'y avait pas de notion de cadeaux à l'occidentale auparavant, on utilise généralement le mot d'origine anglaise "present" pour les cadeaux que les Occidentaux comprennent. Alors à qui donne-t-on le "present"? Aux enfants par exemple. Il y a même des cadeaux de Noël pour eux, mais les Japonais n'ont pas besoin de regretter l'esprit de Noël, car Noël était une pure campagne commerciale dès le début. Une fois adulte, c'est fini, les cadeaux! Il faut qu'on commence à lire les arrière-pensées. C'est triste, mais c'est comme ça. Un proverbe japonais dit "Rien n'est plus cher que gratuit". La gratuité cache toujours une mauvaise surprise au Japon. J'ajoute que les cadeaux "collectifs" sont le moyen pour éviter le trouble. Si vous voulez donner un cadeau "gratuit" à quelqu'un, vous l'achetez avec quelqu'un d'autre.
 Si vous êtes résidant au Japon, vous avez le choix. Vous pouvez rester un étranger. Vous donnez des cadeaux aux Japonais comme vous voulez. Ne vous inquiétez pas, ils seront bien contents, car vous ne faites que séjourner au Japon. Les Japonais ne pensent pas à tenir avec vous une relation pareille à celle qu'ils ont avec leurs compatriotes. Si vous voulez vous intégrer bien dans la société japonaise, il faut que vous fassiez attention à ce que vous faites. Il ne faut jamais oublier de bien répondre aux cadeaux que vous avez reçus, et n'en donnez jamais à quelqu'un qui pourrait vous comprendre mal. Il est bien possible que votre cadeau gâche la relation. (Il pourrait raisonner "Ce cadeau qui a l'air excellent peut être un moyen pour couper les liens avec moi, car je ne pourrais pas lui en donner autant".)
 Ce n'est pas seulement pour les cadeaux. Par exemple, supposez que vous avez gardé l'enfant de votre voisin pendant la journée. Il veut vous payer et vous le refusez. Le voisin peut bien penser que vous n'acceptez pas l'argent parce que vous ne voulez plus vous rendre ce service. Quand on vous propose l'argent, vous devez le refuser une fois et puis l'accepter tout de suite.
 En tout cas, il y a bien des Japonais qui trouvent ces codes absurdes. Comme moi.

samedi 9 août 2008

やまとだましい(大和魂) yamatodamashii (âme japonaise)

 Le mot yamatodamashii (やまとだましい 大和魂) est un mot des plus problématique de la civilisation japonaise. C'est un mot composé de deux éléments: Yamato (大和) est l'ancien nom du Japon, et tamashii (魂) (le t est sonorisé en d par l'enchaînement) veut dire l'âme. C'est la notion clé des "études nationales" (philologie kokugaku) du 18e siècle, inaugurées par Kamo-no Mabuchi 賀茂真淵 (1697-1769), qui ont déterminé le nationalisme moderne. Il ne faut pas oublier que le Japon dont l'origine remonte à la période préhistorique a été réinventé à cette époque.
 L'âme japonaise yamatodamashii a été également réinterprétée par le savant MOTOORI Norinaga 本居宣長 (1730-1801), mais le mot avait un sens nettement différent du sens moderne. Je vais d'abord donner l'ancien sens, avant d'expliquer l'acception actuelle.
La notion du yamatodamashii était à l'opposé du karazaé (漢才) ou simplement zaé, esprit chinois (Kara veut dire la Chine, et zaé l'esprit). Les Japonais qui étaient conscients que leur civilisation était très jeune par rapport aux Chinois avaient un grand complexe envers eux. Zaé était considéré comme le corpus du savoir poétique et scientifique. Mais les Japonais au Moyen Âge voulaient croire qu'ils étaient meilleurs aux Chinois pour leur capacité d'exécution. Ils croyaient que leurs voisins continentaux possédaient bien le savoir, mais qu'ils ne savaient pas bien le mettre en exercice. Donc, le yamatodamashii voulait dire la capacité pratique des Japonais à l'opposé du savoir formel des Chinois.
 Mais les savants des "études nationales" du 18e siècle n'étaient pas contents de leurs compatriotes qui étaient toujours épris de la culture chinoise même cent ans après la fermeture des frontières. Ils voulaient trouver l'origine des Japonais avant la rencontre avec les Chinois, et ils ont redécouvert le mythe japonais, qui deviendra une réalité historique au milieu du 19e siècle. Cette fausse histoire du Japon a été reniée après la Seconde Guerre mondiale, mais certains y croient toujours.
 Pour ces érudits philologiques, le yamatodamashii a un peu changé de sens. Son antonyme est désormais plutôt le karagokoro, le coeur chinois (kokoro veut dire coeur). Le karagokoro est le coeur épris de la civilisation chinoise. Les philologues critiquaient ces gens qui ne cessaient d'imiter les Chinois. Le yamatodamashii n'est plus compris comme la capacité pratique, mais magokoro (le vrai coeur, c'est-à-dire la sincérité), difficilement expliqué par l'esprit scientifique zaé.
 Il y a un autre mot wakonkansaï (和魂漢才) qui est la forme composée de ces deux mots. Ce mot voulait dire au début le besoin de la capacité du jugement (yamatodamashii) qui accompagne les études (zaé). Il a également changé de sens après le 18e siècle. Il mettra en avant l'âme propre des Japonais largement inexpliquée. C'est le sens actuel de ce mot. C'est l'âme japonaise, mais elle est inexplicable.
 Depuis l'ère Meiji qui commence par l'intronisation improbable de l'empereur, les Japonais ont fait un autre mot à l'instar de wakonkansaï. Ce nouveau mot wakon'yôsaï (和魂洋才) veut dire "l'âme japonaise" avec "le savoir occidental". On a complètement oublié l'autre wakonkansaï dorénavant. Le savoir occidental manque forcément de profondeur parce qu'il peut être expliqué, mais l'âme japonaise est sublime parce que personne ne sait ce qu'elle est!
 Ainsi, les philologues du 18e siècle ont découvert l'essence de la nation japonaise comme "quelque chose d'inexplicable". Si les Japonais bien éduqués affirment sans vergogne assez souvent "C'est japonais, c'est inexplicable", c'est la faute à Mabuchi, c'est la faute à Norinaga.
 Je ne crois pas forcément que ces érudits n'ont fait que du mal à l'histoire du Japon moderne, mais leur yamatodamashii réinventé est bien le scandale de la pensée japonaise. Après les études très savantes et approfondies pendant plusieurs décennies, ils sont arrivés à la conclusion: ce qui est japonais est inexplicable. Et les nationalistes japonais peuvent rester sur cette conclusion sans que leur conscience soit aucunement troublée.

jeudi 7 août 2008

わかる wakaru (comprendre)

 La grammaire japonaise est souvent très mal expliquée. Il y a plusieurs raisons pour cela. D'abord, à l'époque où la linguistique comparée fleurissait, le japonais n'était pas une langue connue. Et puis, le japonais est "la langue nationale" (kokugo) pour les Japonais, et le milieu des études de cette langue est assez fermé. (On apprend la langue nationale aux écoles, et non pas le japonais. Ainsi, le point de vue comparatif ne peut-il être nourri.) Et enfin, les linguistes du kokugo ont la tendence de préférer la sémantique à la morphologie.
 On dit souvent que le verbe japonais wakaru veut dire "comprendre", mais ce n'est pas exact, car ce mot japonais est un verbe intransitif. Il y a un autre verbe rikaïsuru qui est transitif, mais ce mot est un mot hybride composé d'un élément d'origine chinoise rikaï (compréhension) et suru (faire). Il n'y a pas de mots "populaires" qui soient d'origine japonaise et transitifs pour ce sens. (Pour l'étymologie française, les mots populaires sont des mots qui existaient avant la renaissance qui a repris les mots savants du latin et du grec. Les mots d'origine chinoise sont des mots "savants" pour les Japonais.) Le verbe intransitif wakaru est difficilement traduisible en français.
 Si vous dites "Watashi-wa nihongo-ga wakarimasu" (私は日本語がわかります), la significatoin de la phrase est bien "Je comprend le japonais" (la négation est wakarimasen わかりません), mais ce n'est pas une traduction "grammaticale". Watashi-wa est le thème, et nihongo-ga est le cas sujet. La traduction à la lettre de la phrase doit être à peu près "Pour moi, le japonais se comprends (ou est compris)". Mais le mot comprendre ne traduit pas la vraie nuance de ce verbe.
 Wakaru est un mot qui a le même étymon que wakaréru, verbe intransitif qui veut dire "séparer" "quitter" (celui-là aussi est un intransitif qui porte un sens transitif pour les Français), wakéru, verbe transitif "distribuer", "partager". Ainsi le verbe wakaru montre une idée tout contraire du mot comprendre. L'inspiration est plutôt anatomique, si je me permets de le dire. Si les Français absorbent l'objet pour le comprendre, les Japonais le coupent pour cela. Wakaru signifie l'état où la chose est exposée tel un specimen d'anatomie bien dépecé et détaillé.
 Si vous connaissez des Japonais, il peut vous arriver de vous étonner de constater qu'ils possèdent parfois des informations énormes, mais presque triviales, et qu'ils ne savent pas pratiquer de raisonnements logiques. C'est parce que la compréhension n'exige pas de connaissances globales et vivantes pour eux, mais elle est remplacée par une collection des informations dépecées et détaillées, en un sens mortes, sans lien organique. Je crois que c'est la raison pour laquelle le savoir des Japonais ne parle pas aux autres. Cette mentalité est bien montrée par les gens appelés otaku. Ils collectionnent ce qu'ils aiment, mais leur collection est que dalle aux yeux des autres.
 Au fait, le mot d'origine chinoise rikaï (compréhension) porte la même origine "séparer" et "couper". Mais les Japonais sont convaincus (avec raison) que les Chinois sont plus "logiques" qu'eux. Je parlerai de ce sujet la prochaine fois.

mercredi 30 juillet 2008

はなす(話す) hanasu parler

 Ce qui me paraît vraiment extravagant dans l'histoire de la seconde moitié du 19e siècle est que le Grand Empire du Japon a presque réussi à faire croire sa fausse histoire idéologique aux Occidentaux: Le Japon existe depuis la nuit des temps. En réalité, le Japon est un nouveau venu par rapport à la Chine, et même à la Corée. Au moment de la rencontre des Japonais avec la culture chinoise d'à peu près il y a deux mille ans, la civilisation japonaise sans lettres était à peine naissante. La langue japonaise n'avait pas de vocabulaire varié, et c'était une langue plutôt simple. La connaissance de la Chine fut fatale pour le japonais. Il a complètement arrêté sa propre évolution, car on en avait plus besoin, vu que l'emprunt de la langue chinoise l'emportait bien sur la création de nouveaux mots japonais désormais. Ainsi, les mots élémentaires restent non différenciés, privés d'évolution en puissance.
 L'exemple parlant est le mot hanasu, verbe qui veut dire "parler" (la forme montrée dans le dictionnaire est l'indicatif, comme le latin et le grec). Phonétiquement, ce mot en trois syllabes veut dire également "lâcher" et "écarter". Mais les Japonais ne sont généralement guère conscients de cette homonymie, car ils utilisent les caractères chinois respectifs qui déterminent les sens spécifiques du mot. A l'origine, le mot hanasu montrait une notion ambiguë qui signifiait l'action d'éloigner quelque chose, mais l'emprunt des caractères chinois a rendu possible la spécification du sens. Pour le verbe parler, les Japonais écrivent 話す, mais ils utilisent d'autres kanji pour "lâcher" et "écarter": 放す et 離す. On pourrait dire que les Japonais ne sont pas friands de la discussion, puisqu'ils ne veulent pas lâcher leurs biens.
 D'ailleurs, un autre mot qui concerne la communication verbale possède un sens négatif, dont les Japonais ne sont pas forcément conscients pour la même raison. Le verbe kataru veut dire "raconter", quand il est écrit 語る (la partie gauche 言 montre que ce caractère appartient à la catégorie concernant la parole). Mais si on utilise un autre caractère 騙る, cela veut dire "escroquer". J'ai tendance à croire que les Japonais trouvent ou ont trouvé des côtés plus ou moins maléfiques dans la parole. (En français, le mot parler a la même origine que le diable.)
 On peut trouver cet élément kataru dans le mot monogatari, qui veut dire à peu près les "choses racontées". Il y a beaucoup de monogatari dans la littérature moyenâgeuse: Isé monogatari, Genji monogatari, Heiké monogatari. Le premier conte de l'histoire de la littérature japonaise est intitulée Takétori monotagari, qui parle de la princesse de la lune Kaguya.

vendredi 18 juillet 2008

びじゅつかん(美術館) bijutsukan

 Il y a deux sortes de musées au Japon. L'un est bijutsukan et l'autre hakubutsukan. Si on l'écrit en caractères chinois, le mot bijutsukan donne 美術館. Le mot bijutsu (美術) veut dire les Beaux-Arts, et le caractère kan (館) l'hôtel. Donc, le mot bijutsukan signifie à la lettre l'hôtel des Beaux-Arts. (Il faut que vous fassiez attention: Si l'élément kan veut dire l'hôtel, c'est seulement quand il fait partie d'un mot composé. Il n'y a pas de mot japonais kan qui veuille dire l'hôtel.)
 C'est le bijutsukan de ma "préfecture" d'Aomori.

 L'exposition du grand Napoléon est prévue pour le mois d'août.


 En revanche, le mot hakubutsukan est appliqué à tous les autres musées dont l'intérêt principal n'est pas forcément les Beaux-Arts. Ainsi, le Louvre est-il un bijutsukan et le British Museum un hakubutsukan. Le critère est assez flou, et on choisit l'un des deux mots assez arbitrairement, me semble-t-il.
 Le mot hakubutsu est ambigu, qui veut dire à la fois l'histoire naturelle et l'exposition. Un museum est bien un hakubutsukan, mais les grands bâtiments publics qui exposent les objets rares sont tous des hakubutsukan.
 Ce mot est écrit en kanji comme ceci: 博物館. Le dernier caractère kan est toujours l'hôtel. Si le deuxième kanji veut dire simplement "les choses", c'est le premier caractère qui cause l'ambiguïté. Il signifie "répandre", donc s'il porte un sens actif, c'est un hôtel pour "répandre les choses", mais s'il est passif, l'institution gère "les choses répandues", voire les choses universelles, qui sont sujettes aux études des sciences naturelles.
 Le mot pour les Beaux-Arts bijutsu (美術) est composé de deux caractères qui signifient respectivement "beauté" et "technique, art". En japonais, la beauté est bi. Les gens de Tôkyô ont tendance à prononcer bijitsukan au lieu de bijutsukan. Ainsi, la prononciation des Tokyoïtes n'est pas forcément correcte, même si le japonais standard a été forgé plus ou moins artificiellement sur le modèle du japonais de la région de Tôkyô.

mardi 15 juillet 2008

そうめん(素麺) sômen

 Le sômen est une nouille japonaise, qui peut être servi ou chaud ou froid en principe, mais il est plutôt considéré comme un plat d'été. La nouille est faite de farine de blé et la pâte est très fine et particulièrement blanche.

 Le soba est une nouille de sarrasin en revanche. Le zarusoba est particulièrement apprécié en été. Le mot zaru veut dire la corbeille, qui fait penser que le plat était auparavant servi sur ce récipient. Maintenant, il est présenté sur une sorte de claie de jonc ou de bambou (parfois en plastique...), souvent accompagné des algues séchées nori. On peut rencontrer tout de même le zarusoba servi sur le zaru.
 Le soba, s'il est servi chaud, est consommé pendant toute l'année, différemment du sômen dont l'image est liée à l'été. Il y a des restaurants populaires appelés sobaya, qui ne sont généralement pas spécialisés à ces nouilles. L'appellation signifie que cette nourriture est très appréciée par les Japonais. À mon avis, on mange plus souvent le sômen chez soi, que le soba qu'on consomme dans les restaurants.
 Les kanji utilisés pour écrire le mot sômen sont trompeurs. Il est composé de deux caractères chinois 素 (simple) et 麺 (nouille). Mais le premier kanji est un emprunt phonétique, qui ne garde pas son propre sens. A l'origine, ce mot aurait dû être écrit comme 索麺. L'idéogramme qui remplace 素 veut dire "corder". Le sens de ce mot n'est donc pas les nouilles simples, mais les nouilles étirées à la main (comme si on fabriquait les cordes). Peut-être a-t-on choisi le kanji qui signifiait "simple" pour une nuance de la fraîcheur.
 La lecture du mot 索麺 devrait être sakumen, altérée en saümen (さうめん) par la chute de la voyelle u après le k, et la transformation en voyelle de la consonne k en passant par la sonorisation en g: sakumen, *sakmen, *sagmen, saümen. Et puis, saümen change en sômen (そうめん). On a dû choisir l'autre kanji à ce stade. L'accent circonflexe signifie que la voyelle possède une longueur double. On prononce so-o-mè-n.
 L'autre nouille préférée des Japonais, râmen (ラーメン), est un plat chinois japonisé. Auparavant, le mot shinasoba (しなそば), soba de Chine, était utilisé pour le râmen, mais on l'entend de moins en moins fréquemment, car certains pensent que le mot shina (Chine) n'est pas politiquement correct au Japon après la Deuxième Guerre mondiale. À mon avis, si ce mot shina peut être senti comme un mot raciste envers les Chinois au Japon, il est assez ridicule de bannir cet élément des mots composés. (En japonais, le ch est prononcé comme le tch du mot tchèque. Le ch français ressemble plutôt au sh japonais dans la transcription Hepburn qu'on adopte conventionnellement pour l'écriture du japonais en lettres latines.)
 Il y a des gens qui disent que le shinasoba n'est pas la même chose que le râmen, prétendant que la soupe est différemment faite. Je ne sais donner de jugement là-dessus.