mardi 30 septembre 2008

あし(足) ashi (pied)

 On ne peut jamais trop souligner que la rencontre des anciens Japonais avec la civilisation chinoise n'était pas forcément heureuse, au moins pour la langue japonaise. Tout comme le procédé pour fabriquer le vin doux comme le xérès, le mélange de deux civilisations à deux niveaux très différents a complètement arrêté la fermentation. Cette rencontre a rendu l'évolution du japonais impossible, au moment où il n'était pas encore bien développé.
 Par exemple, la langue japonaise n'a qu'un seul mot pour désigner les membres inférieurs: ashi (あし). Le mot veut dire ou le pied ou la jambe. Le vocabulaire n'était pas encore diversifié lorsque le Japon a connu la Chine, dont la civilisation était mille fois plus avancée. La langue chinoise possédait deux idéogrammes qui signifiaient respectivement le pied (足) et la jambe (脚). Les Japonais ne possédant pas leur propre système d'écriture devaient se contenter de traduire ces deux caractères avec le même mot japonais ashi.
 Désormais, les Japonais vivent un renversement étrange. On oublie pratiquement qu'il n'y avait qu'un seul mot pour désigner les membres inférieurs à l'origine, mais considère plutôt que ce sont des homonymes qui s'écrivent différemment, avec les deux idéogrammes, ce qui empêche la romanisation ou la suppression des kanji pour "moderniser" la langue japonaise. Tout en admettant qu'il n'y a pas de "si" dans l'histoire, j'imagine que, si les anciens Japonais n'avaient pas rencontré la civilisation chinoise il y a deux mille ans, ils auraient pu inventer un autre mot pour la jambe...
 L'exemple de ce mot n'est pas du tout une exception isolée. Les Japonais distinguent très souvent les prétendus homonymes avec les idéogrammes différents, qui n'ont rien à voir avec la logique intérieure de leur propre langue. Je peux dire que l'emploi du verbe pose beaucoup de problèmes aux non Japonais qui veulent apprendre cette langue. Par exemple, le mot kaésu peut être écrit au moins de deux façons: 返す et 帰す. Le premier veut dire "rendre, restituer", et le deuxième "renvoyer (qqn) (non pas dans le sens de "licencier")". Et assez souvent, la distinction est plus ou moins arbitraire. Les deux acceptions représentatives du verbe kiku sont "entendre (ou demander)" et "écouter", et les professeurs disent aux écoliers d'écrire le premier 聞く, et le second 聴く. Mais il faut dire que même les meilleurs écrivains ne respectent pas toujours cette règle scolaire, mais non pas grammaticale.
 Les substantifs ne posent pas moins de problèmes. L'exemple du mot kawa concernant l'enveloppe du corps n'est guère difficile à comprendre: 皮 est la peau, et 革 le cuir (en principe!) L'emploi de l'autre mot kawa qui veut dire rivière ou fleuve est plus délicat. 川 est un cours d'eau relativement moins important, et 河 est plus large que 川 (en principe!). Mais on n'utilise que le kanji 川 pour le nom géographique et administratif. Ces deux kawa (peau et fleuve) sont bien des homonymes, mais la subdivision, entre la peau et le cuir pour le premier, ne constitue pas une homonymie véritable.
 Mais que faire des mots comme machi (ville)? Il y a au moins deux kanji pour ce mot: 町 et 街. On peut dire que l'emploi du second est plus subjectif que le premier. 街 est une ville considérée dans l'importance de ses activités, tandis que 町 est probablement plus statique... On peut écrire tout le temps 町 en général, mais on utilise 街 pour souligner le côté urbain. Je dois dire que la distinction n'est qu'arbitraire.
 Ce qui m'embête le plus est les gens "cultivés" qui veulent imposer l'emploi correct des caractères chinois. Ils ne savent pas, ou veulent ignorer avec une persistance incompréhensible, que l'utilisation des kanji pour les mots d'origine japonaise n'est pas vraiment essentielle pour la langue japonaise. (Je ne parle pas ici des mots d'origine chinoise qui sont très nombreux dans notre langue. On a bien raison de les écrire avec caractères chinois.)

jeudi 18 septembre 2008

カリスマ主婦(かりすましゅふ) charisma-shufu (femme au foyer charismatique)

 Cette fois-ci, je vais parler d'un mot à la mode bien stupide: charisma-shufu, femme au foyer charismatique. Vous vous dites très probablement "Mais c'est contradictoire!" Pas tellement pour les Japonais.
 Tout d'abord, vous devez savoir que l'étymologie n'existe pas au Japon comme un domaine de linguistique. Vous cherchez en vain un dictionnaire étymologique de japonais dans la librairie. Donc, presque personne n'a dans la tête l'idée d'aller chercher l'origine de mot. Le néologisme, souvent censé être d'origine étrangère, est compris comme on l'entend.
 Pour le mot charisma également, ce n'est même pas la peine de dire que les Japonais se foutent complètement de son origine grecque. Ils connaissent le sens, mais ils ne gardent que l'admiration bien vague pour une personnalité. Mais ce qui compte est son caractère phonétique. Le mot est transcrit avec quatre katakana カリスマ (ka-ri-su-ma), ce qui est très heureux dans la langue japonaise qui adore faire des abbréviations en quatre syllabes. Ce mot sonne tout comme la forme abrégée de l'expression tout faite: kari-no sumaï, (séjour temporaire). Le mot qui commence par l'élément kari porte le sens de "temporaire, secondaire". Donc, ce mot d'origine grecque charisma est souvent ajouté aux fonctions et aux professions qui ne sont pas primaires, à ce qu'il me semble. Par exemple, j'ai vu à la télé un "détacheur charismatique" au nettoyage à sec. Le charisme au Japon est tout sauf charismatique. C'est bien le contraire. Très souvent, une personne "charismatique" n'est qu'un voisin sympathique au Japon.
 Mais que fait-elle, la femme au foyer charismatique? Bah, elle connaît plein d'astuces! Ménage, cuisine, tricot... La combinaison est bien heureuse, car le mot つま(妻) (tsuma) veut dire l'épouse. Pour le mot karisuma-shufu, la transition entre suma et shufu (femme au foyer) se fait sans aucune difficulté, bien que ce soit un mot composé de deux éléments hétéroclites, théoriquement parlant. Par contre, un sumotori charismatique, un joueur de go charismatique, un karatéka charismatique, ça n'existe pas. Un homme politique charismatique? Tu rigoles... Les personnes "charismatiques" doivent être comme les autres!
 Il y a pas mal de mots japonais prétendument d'origine étrangère. Mais c'est le feeling qui l'emporte sur le sens, les Japonais sont tellement feeling. Par exemple, on dit que le mot français "petit" fait beaucoup de succès comme une sorte de préfixe en japonais. Le mot est プチ (pu-chi), et il paraît que certains croient sérieusement que ce mot vient de la langue française. Mais moi, je n'ai aucun doute là-dessus: Ce mot n'est qu'une onomatopée bien japonaise. Les enfants appellent le papier bulles プチプチ (puchipuchi). Les Japonais pensent à quelque chose de petit en entendant le son "putchi", mais ce n'est jamais le son "peti" en français. Forcément, un Japonais qui a entendu les Français dire "petit, petit..." a introduit ce mot en japonais en affirmant que c'est un mot français, tout en pensant au papier bulles. Donc, ne dites pas aux Japonais que le féminin de l'adjectif "petit" est "petite". Ca ne les regarde pas, alors qu'ils prétendent que c'est un mot français. Ne désabusez pas notre feeling!

mercredi 3 septembre 2008

ひと(人) hito (homme)

  Hito est un mot des plus rudimentaire de la langue japonaise, mais c'est un mot bien complexe. Je donne les définitions du Grand Dictionnaire Shôgakukan. Ce mot neutre n'est pas antonyme du mot femme.
  1. Il signifie d'abord l'espèce humaine, homo sapiens. Il peut être aussi utilisé pour les extra-terrestres qui ont à peu près la même taille et la même capacité que les hommes.
  2. Homme qui vit dans la société. Homme comme le sujet de pensée, comportement et être. Personne, ou groupe de personnes. Les hommes en général. Les gens, voire le monde séculier. Peuple. Homme complet, adulte. Personne convenable pour réaliser un but. Conditions pour être un homme. Caractère, dignité, statut social. Autre homme par rapport au concerné. Autres. Entourage du concerné. Personne légale.
 J'omets l'emploi comme pronom. L'acception qui pose la question dans la communication est "les autres". L'altérité n'est pas une notion distincte dans la tête des Japonais. Il y a d'autres mots qui disent clairement l'autre homme comme tanin (他人) par exemple, mais ce mot d'origine chinoise n'est utilisé que pour souligner le peu de commerce avec la personne. Dans la plupart des cas, les Japonais préfèrent utiliser ce mot ambigu hito pour désigner les autres.
 Je cite un exemple qui pose un problème sémantique.

ひとの言うことは聞きなさい。Hito-no iu koto-wa kikinasaï

 La traduction théorique est "Ecoute ce que la personne te dit". Mais qui est cette personne? Dans la plupart des cas, la personne est l'énonciateur. Donc le sens de la phrase est "Ecoute ce que je te dis". Mais elle comporte une nuance plus ou moins imposante: "C'est la voix de la raison". C'est parce que le mot hito n'est pas seulement "moi", c'est-à-dire l'autre personne par rapport à l'interlocuteur, mais à la fois "les autres". La distinction entre "moi" et "les autres" est ambiguë, volontairement ou inconsciemment.
 D'ailleurs, l'explication populaire, voire erronée, que les Japonais donnent souvent comme l'origine du kanji est significative. Le caractère chinois 人 montre un homme debout. C'est la vraie origine, et je ne vois aucune raison de la compliquer davantage. Mais les Japonais préfèrent croire que ce kanji est fait de deux personnes, représentées par les deux traits qui s'appuient l'un sur l'autre. Et ils en tirent la morale: "On ne peut vivre tout seul". C'est probablement parce qu'ils doivent toujours trouver plusieurs personnes dans le mot hito, qui fait pourtant penser aux mots hitori (une personne) et hitotsu (une pièce). (On ne sait si ces mots possèdent le même étymon. Ce n'est qu'une hypothèse. Plusieurs savants au Moyen-Age ont tenté l'explication étymologique qui prétendait que l'espèce humaine était ce qui est unique (hitotsu) sous le ciel, mais je ne la trouve guère convaincante.)

dimanche 24 août 2008

いき(息) iki (souffle)

 La rencontre avec l'écriture chinoise fut malencontreuse pour la langue japonaise qui n'appartenait même pas à la famille des langues sino-tibétaines, mais les Japonais n'avaient pratiquement aucun choix, à cause de l'inexistence d'autres civilisations qui possédaient un système d'écriture dans le voisinage. Les caractères chinois sont un système qui convient seulement à la langue chinoise. La preuve éventuelle est que d'autres nations, coréennes ou vietnamiennes, ont rejeté ces idéogrammes à la longue pour adopter les lettres analytiques. Des linguistes disent que les Japonais sont le seul peuple qui ait réussi à "apprivoiser" les caractères chinois. Leur particularité est qu'ils ont utilisé ces kanji à la fois phonétiquement et sémantiquement.
 En japonais, il y a deux sortes de prononciations des caractères chinois: on'yomi et kun'yomi. La première est la prononciation théoriquement fidèle à celle chinoise au Moyen Age (vers le huitième siècle), et la deuxième la "traduction" de l'idéogramme en langue japonaise. On observe que l'élément "yomi" veut dire la lecture, non pas la prononciation, d'où on peut peut-être conclure que les caractères chinois restent quelque chose à déchiffrer, qui est toujours étranger à la langue japonaise. Pour le on'yomi (lecture phonétique), un kanji porte deux syllabes au plus en japonais, mais il peut y avoir jusqu'à cinq syllabes pour le kun'yomi (lecture sémantique) d'un seul signe. Un kanji peut avoir deux on'yomi selon l'époque d'importation (rarement trois, très exceptionnellement quatre), mais le nombre est théoriquement illimité pour le kun'yomi. (Voir N.B.)
 Dans la langue chinoise moderne, un caractère correspond à une syllabe, qui finit ou par la voyelle, ou par un nombre limité de consonnes: n, ng, r. Mais elle avait d'autres syllabes fermées au Moyen Age, qui finissaient par les consonnes: k, t, p. Le on'yomi japonais des kanji qui finissaient par le k ou le t est actuellement de deux syllabes, car le japonais qui n'a théoriquement pas de syllabes fermées a ajouté une voyelle après la consonne. (Pour le p, c'est une affaire autrement compliquée, que j'omets de mentionner ici.)
 Vous vous dites probablement que la langue japonaise a des syllabes fermées avec le n. Mais on peut dire que cette consonne est une syllabe à part indépendante pour le japonais (ou bien un temps, pour ceux qui pensent que le terme syllabe est abusé ici). La curieuse syllabe ん (n), a été inventée pour imiter la prononciation des Chinois. Si vous constatez que les Japonais prononcent les consonnes n, ng, m ou les voyelles nasales d'une façon étrange à vos oreilles, c'est que ces sons nasaux n'ont jamais été appropriés par les Japonais qui n'ont jamais cessé de les confondre.
 La lecture on'yomi du kanji 息 est soku. Cela veut dire que la prononciation originale était à peu près sok au Moyen Age. Mais le on'yomi d'un kanji ne veut presque rien dire en japonais, sauf pour les signes qui portaient une notion étrangère à la langue japonaise (par exemple, la lecture on'yomi de 愛 est , l'amour, ce qui veut dire que la notion abstraite de l'amour n'existait pas au Japon avant qu'il ne connaisse la civilisation chinoise). On trouve généralement le caracère chinois au on'yomi à côté d'un autre kanji au on'yomi. Par exemple, le mot 休息 (kyûsoku) veut dire le repos, dont les deux caractères sont du on'yomi. Un kanji au on'yomi porte un sens stable seulement accompagné d'un autre kanji. Un kanji appelle un autre kanji pour une stabilité comme les atomes ionisés. Ce phénomème linguistique trouve son origine dans la langue chinoise, dont la plupart des mots sont de deux signes, voire de deux syllabes pour les Chinois, qui sont assez souvent de quatre syllabes en japonais. Les mots à deux (ou trois) kanji au on'yomi sont des mots d'origine chinoise ou des mots que les Japonais ont inventés selon le modèle chinois.
 Le kun'yomi de ce kanji 息 est iki, qui veut dire le souffle. Un des problèmes majeurs de l'écriture de la langue japonaise est que ce kun'yomi, la traduction de l'idéogramme, brouille les yeux à l'origine des mots. Le mot japonais pour "vivre" est 生きる ikiru (le titre du film de Kurosawa), qui a la même origine que le souffle iki. Si on écrit ces mots en lettres latines, on n'a pas de difficulté à le reconnaître, mais ce n'est pas le cas pour les Japonais ordinaires, qui apprennent les mots avec idéogrammes.
 Le fils est 息子 (musuko) et la fille 娘 (musumé), dont la lecture sont du kun'yomi pour les deux mots. Les non Japonais qui apprennent le japonais reconnaissent facilement l'élément commun musu ("accoucher [donner la vie]" en ancien japonais), mais les Japonais ne sont pas du tout conscients de ce que ces deux mots ont le même étymon, d'autant que l'un est de deux signes et l'autre d'un seul.

N.B. On fabrique de nouveaux kun'yomi tous les jours, et la situation est désormais catastrophique. Les prénoms de nouveaux-né sont véritablement illisibles. Malheureusement, il n'y a pas de moyens pour déchiffrer le code de ces jeunes parents (qui ont souvent eu des difficultés aux écoles, c'est leur image du moins), donc il faut aller leur demander comment on doit lire le prénom de leur cher enfant. (C'est leur revanche à mon avis, car ils avaient la mauvaise note en japonais.) C'est pour une part la faute des publicitaires qui n'arrêtent pas de détruire le japonais. Par exemple, dans le cas du slogan du type "I・愛・YOU", le kun'yomi du kanji est bien sûr "LOVE". Ca ne m'étonne pas du tout qu'il y ait des petites filles qui s'appellent ainsi: 愛 (Love).

samedi 16 août 2008

ぞうとうひん(贈答品) zôtôhin (cadeaux)

 Les cadeaux ne font pas plaisir aux Japonais. Vous les aimez? Oui? Tant mieux, mais les Japonais ordinaires ne les aiment pas. Mais du tout.
 Le mot zôtôhin (贈答品) est assez difficile à traduire en français. Le premier caractère 贈 veut dire "faire un cadeau", le deuxième 答 "répondre", et le dernier 品 "article". Donc, cela veut dire des articles pour cadeaux et réponses. Il y a toujours un rayon important de zôtôhin dans les grands magasins. Ce qui tourmente les Japonais est le deuxième kanji: répondre.
  Par quoi doit-on répondre à un cadeau? Par un cadeau. Mais par quelle sorte de cadeau? Un cadeau au même prix! Donc, si vous recevez de quelqu'un un paquet de chocolat belge de 2,000 yens, vous devez lui rendre un assortiment de gâteaux du même prix. Alors, le donneur de cadeau laisse-t-il gentiment le prix sur le paquet au Japon? Mais non! ce serait trop malpoli! Il faut faire la recherche du prix tout seul. Mais puis-je lui rendre du chocolat belge, car je sais qu'il l'adore? Mais non! c'est lui qui vous a donné le chocolat, donc il faut que tu choisisses obligatoirement une autre chose! Cela se passe ainsi avec vos proches (beau-frère, voisins...).
 Il y a un autre code pour les cadeaux "de saisons". En été, les gens donnent des cadeaux qui s'appellent ochûgen (お中元) aux personnes à qui ils doivent pour telle ou telle raison pour leur montrer le remerciement. Et au mois de décembre, on donne le cadeau oseibo (お歳暮)dans l'autre direction. Il est bien possible qu'une secrétaire donne un petit cadeau à son patron comme un ochûgen, et que celui-ci lui réponde par un sac de Louis Vitton à la fin d'année (il ne s'agit pas de contrefaçon, mais les Japonais ont officiellement oublié le u). Ciel, doit-elle lui donner un cadeau aussi cher l'été prochain? Pas de panique, les Japonais passent l'éponge au réveillon, le compteur est remis à zéro. Ouf! (On peut tout de même constater une forte ressemblance avec la société primitive de l'océan pacifique étudiée par l'ethnologue Marcel Mauss.)
 Ainsi, les cadeaux ne plaisent-ils pas aux Japonais. Tous les cadeaux sont a priori empoisonnés. Comme il n'y avait pas de notion de cadeaux à l'occidentale auparavant, on utilise généralement le mot d'origine anglaise "present" pour les cadeaux que les Occidentaux comprennent. Alors à qui donne-t-on le "present"? Aux enfants par exemple. Il y a même des cadeaux de Noël pour eux, mais les Japonais n'ont pas besoin de regretter l'esprit de Noël, car Noël était une pure campagne commerciale dès le début. Une fois adulte, c'est fini, les cadeaux! Il faut qu'on commence à lire les arrière-pensées. C'est triste, mais c'est comme ça. Un proverbe japonais dit "Rien n'est plus cher que gratuit". La gratuité cache toujours une mauvaise surprise au Japon. J'ajoute que les cadeaux "collectifs" sont le moyen pour éviter le trouble. Si vous voulez donner un cadeau "gratuit" à quelqu'un, vous l'achetez avec quelqu'un d'autre.
 Si vous êtes résidant au Japon, vous avez le choix. Vous pouvez rester un étranger. Vous donnez des cadeaux aux Japonais comme vous voulez. Ne vous inquiétez pas, ils seront bien contents, car vous ne faites que séjourner au Japon. Les Japonais ne pensent pas à tenir avec vous une relation pareille à celle qu'ils ont avec leurs compatriotes. Si vous voulez vous intégrer bien dans la société japonaise, il faut que vous fassiez attention à ce que vous faites. Il ne faut jamais oublier de bien répondre aux cadeaux que vous avez reçus, et n'en donnez jamais à quelqu'un qui pourrait vous comprendre mal. Il est bien possible que votre cadeau gâche la relation. (Il pourrait raisonner "Ce cadeau qui a l'air excellent peut être un moyen pour couper les liens avec moi, car je ne pourrais pas lui en donner autant".)
 Ce n'est pas seulement pour les cadeaux. Par exemple, supposez que vous avez gardé l'enfant de votre voisin pendant la journée. Il veut vous payer et vous le refusez. Le voisin peut bien penser que vous n'acceptez pas l'argent parce que vous ne voulez plus vous rendre ce service. Quand on vous propose l'argent, vous devez le refuser une fois et puis l'accepter tout de suite.
 En tout cas, il y a bien des Japonais qui trouvent ces codes absurdes. Comme moi.

samedi 9 août 2008

やまとだましい(大和魂) yamatodamashii (âme japonaise)

 Le mot yamatodamashii (やまとだましい 大和魂) est un mot des plus problématique de la civilisation japonaise. C'est un mot composé de deux éléments: Yamato (大和) est l'ancien nom du Japon, et tamashii (魂) (le t est sonorisé en d par l'enchaînement) veut dire l'âme. C'est la notion clé des "études nationales" (philologie kokugaku) du 18e siècle, inaugurées par Kamo-no Mabuchi 賀茂真淵 (1697-1769), qui ont déterminé le nationalisme moderne. Il ne faut pas oublier que le Japon dont l'origine remonte à la période préhistorique a été réinventé à cette époque.
 L'âme japonaise yamatodamashii a été également réinterprétée par le savant MOTOORI Norinaga 本居宣長 (1730-1801), mais le mot avait un sens nettement différent du sens moderne. Je vais d'abord donner l'ancien sens, avant d'expliquer l'acception actuelle.
La notion du yamatodamashii était à l'opposé du karazaé (漢才) ou simplement zaé, esprit chinois (Kara veut dire la Chine, et zaé l'esprit). Les Japonais qui étaient conscients que leur civilisation était très jeune par rapport aux Chinois avaient un grand complexe envers eux. Zaé était considéré comme le corpus du savoir poétique et scientifique. Mais les Japonais au Moyen Âge voulaient croire qu'ils étaient meilleurs aux Chinois pour leur capacité d'exécution. Ils croyaient que leurs voisins continentaux possédaient bien le savoir, mais qu'ils ne savaient pas bien le mettre en exercice. Donc, le yamatodamashii voulait dire la capacité pratique des Japonais à l'opposé du savoir formel des Chinois.
 Mais les savants des "études nationales" du 18e siècle n'étaient pas contents de leurs compatriotes qui étaient toujours épris de la culture chinoise même cent ans après la fermeture des frontières. Ils voulaient trouver l'origine des Japonais avant la rencontre avec les Chinois, et ils ont redécouvert le mythe japonais, qui deviendra une réalité historique au milieu du 19e siècle. Cette fausse histoire du Japon a été reniée après la Seconde Guerre mondiale, mais certains y croient toujours.
 Pour ces érudits philologiques, le yamatodamashii a un peu changé de sens. Son antonyme est désormais plutôt le karagokoro, le coeur chinois (kokoro veut dire coeur). Le karagokoro est le coeur épris de la civilisation chinoise. Les philologues critiquaient ces gens qui ne cessaient d'imiter les Chinois. Le yamatodamashii n'est plus compris comme la capacité pratique, mais magokoro (le vrai coeur, c'est-à-dire la sincérité), difficilement expliqué par l'esprit scientifique zaé.
 Il y a un autre mot wakonkansaï (和魂漢才) qui est la forme composée de ces deux mots. Ce mot voulait dire au début le besoin de la capacité du jugement (yamatodamashii) qui accompagne les études (zaé). Il a également changé de sens après le 18e siècle. Il mettra en avant l'âme propre des Japonais largement inexpliquée. C'est le sens actuel de ce mot. C'est l'âme japonaise, mais elle est inexplicable.
 Depuis l'ère Meiji qui commence par l'intronisation improbable de l'empereur, les Japonais ont fait un autre mot à l'instar de wakonkansaï. Ce nouveau mot wakon'yôsaï (和魂洋才) veut dire "l'âme japonaise" avec "le savoir occidental". On a complètement oublié l'autre wakonkansaï dorénavant. Le savoir occidental manque forcément de profondeur parce qu'il peut être expliqué, mais l'âme japonaise est sublime parce que personne ne sait ce qu'elle est!
 Ainsi, les philologues du 18e siècle ont découvert l'essence de la nation japonaise comme "quelque chose d'inexplicable". Si les Japonais bien éduqués affirment sans vergogne assez souvent "C'est japonais, c'est inexplicable", c'est la faute à Mabuchi, c'est la faute à Norinaga.
 Je ne crois pas forcément que ces érudits n'ont fait que du mal à l'histoire du Japon moderne, mais leur yamatodamashii réinventé est bien le scandale de la pensée japonaise. Après les études très savantes et approfondies pendant plusieurs décennies, ils sont arrivés à la conclusion: ce qui est japonais est inexplicable. Et les nationalistes japonais peuvent rester sur cette conclusion sans que leur conscience soit aucunement troublée.

jeudi 7 août 2008

わかる wakaru (comprendre)

 La grammaire japonaise est souvent très mal expliquée. Il y a plusieurs raisons pour cela. D'abord, à l'époque où la linguistique comparée fleurissait, le japonais n'était pas une langue connue. Et puis, le japonais est "la langue nationale" (kokugo) pour les Japonais, et le milieu des études de cette langue est assez fermé. (On apprend la langue nationale aux écoles, et non pas le japonais. Ainsi, le point de vue comparatif ne peut-il être nourri.) Et enfin, les linguistes du kokugo ont la tendence de préférer la sémantique à la morphologie.
 On dit souvent que le verbe japonais wakaru veut dire "comprendre", mais ce n'est pas exact, car ce mot japonais est un verbe intransitif. Il y a un autre verbe rikaïsuru qui est transitif, mais ce mot est un mot hybride composé d'un élément d'origine chinoise rikaï (compréhension) et suru (faire). Il n'y a pas de mots "populaires" qui soient d'origine japonaise et transitifs pour ce sens. (Pour l'étymologie française, les mots populaires sont des mots qui existaient avant la renaissance qui a repris les mots savants du latin et du grec. Les mots d'origine chinoise sont des mots "savants" pour les Japonais.) Le verbe intransitif wakaru est difficilement traduisible en français.
 Si vous dites "Watashi-wa nihongo-ga wakarimasu" (私は日本語がわかります), la significatoin de la phrase est bien "Je comprend le japonais" (la négation est wakarimasen わかりません), mais ce n'est pas une traduction "grammaticale". Watashi-wa est le thème, et nihongo-ga est le cas sujet. La traduction à la lettre de la phrase doit être à peu près "Pour moi, le japonais se comprends (ou est compris)". Mais le mot comprendre ne traduit pas la vraie nuance de ce verbe.
 Wakaru est un mot qui a le même étymon que wakaréru, verbe intransitif qui veut dire "séparer" "quitter" (celui-là aussi est un intransitif qui porte un sens transitif pour les Français), wakéru, verbe transitif "distribuer", "partager". Ainsi le verbe wakaru montre une idée tout contraire du mot comprendre. L'inspiration est plutôt anatomique, si je me permets de le dire. Si les Français absorbent l'objet pour le comprendre, les Japonais le coupent pour cela. Wakaru signifie l'état où la chose est exposée tel un specimen d'anatomie bien dépecé et détaillé.
 Si vous connaissez des Japonais, il peut vous arriver de vous étonner de constater qu'ils possèdent parfois des informations énormes, mais presque triviales, et qu'ils ne savent pas pratiquer de raisonnements logiques. C'est parce que la compréhension n'exige pas de connaissances globales et vivantes pour eux, mais elle est remplacée par une collection des informations dépecées et détaillées, en un sens mortes, sans lien organique. Je crois que c'est la raison pour laquelle le savoir des Japonais ne parle pas aux autres. Cette mentalité est bien montrée par les gens appelés otaku. Ils collectionnent ce qu'ils aiment, mais leur collection est que dalle aux yeux des autres.
 Au fait, le mot d'origine chinoise rikaï (compréhension) porte la même origine "séparer" et "couper". Mais les Japonais sont convaincus (avec raison) que les Chinois sont plus "logiques" qu'eux. Je parlerai de ce sujet la prochaine fois.